Nexus six

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Je ne demandais rien. Je restais debout à la lisière du bois derrière l’arbre.
Les yeux de l’aurore étaient encore couverts de langueur et la rosée était dans l’air.
La paresseuse senteur de l’herbe était suspendue dans le mince brouillard qui planait sur la terre.
Pour traire la vache avec vos mains tendres et fraîches comme du beurre, vous étiez sous le bananier.

Je restai immobile.
Je ne dis pas un mot ; seul l’oiseau chanta caché dans le buisson.
Les fleurs du manguier tombaient sur la route du village et une à une les abeilles venaient bourdonner autour d’elles.
Du côté de l’étang la grille du temple de Shiva était ouverte et l’adorateur avait commencé ses chants.
La jarre sur vos genoux, vous trayiez la vache.
Je restai debout avec ma cruche vide.

Je ne m’approchai pas de vous.
Le jour s’éveilla avec le son du gong dans le temple.
La poussière s’éleva de la route sous les sabots des bêtes du troupeau.
Les femmes revenaient de la rivière portant sur leurs hanches leurs cruches glougloutantes.
Vos bracelets tintaient et l’écume du lait débordait de votre jarre.
La matinée s’écoula, et je ne m’approchai pas de vous.

Rabindranâth Tagore, Le jardinier d’amour.

Bon voyage.

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Le tombeau des lucioles

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luciole1Quelles sont les limites à l’implication pour une histoire transmise via un écran, à l’intimité avec des personnages de fiction, de surcroît animés ? Quelles sont les limites au pouvoir du cinéma ?   Aucune, nous répond Isao Takahata en nous racontant l’histoire bouleversante de deux jeunes orphelins dans le Japon de 45 en proie à la faim et à un déluge de bombes américaines. Aucune, car durant le film, et longtemps après, le monde nous est ravi. Nous obligeant à continuer d’entendre Seita chanter à tue-tête l’hymne de la marine japonaise, comme autrefois les anciens combattants d’Ozu. Nous obligeant à continuer de voir Setsuko faire la fofolle un drap blanc sur la tête et jouer à ce qu’elle va devenir, ou serrer contre elle sa poupée de chiffon alors que son regard est en train de s’éteindre. Nous obligeant à ne jamais vouloir voir le carton se refermer, à pleurer de chaudes larmes quand Seita s’y résoud. Le film de Takahata convoque les lucioles et les fantômes sublimes de Mizoguchi et Tarkovski, de Ray et Tagore, qui, d’Anju à Durga en passant par Ivan, continuent à nous hanter bien après les avoir quitté. Convoque les petits fantômes d’Hiroshima ou de Nagasaki, de Dresde ou d’Auschwitz, de Stalingrad ou de Varsovie. Convoque la petite soeur d’Akiyuki Nosaka, auteur de la nouvelle à moitié autobiographique dont est tiré le film. Nosaka qui, en faisant mourir Seita, nous dit qu’il aurait préféré ne pas avoir survécu à sa soeur. Aucune limite, car Isao Takahata, à la fin du film, nous oblige à croire aux fantômes, à croire à un happy end, à croire que Setsuko et Seita, soustraits du bruit et de la brutalité du monde, continuent à vivre en compagnie des lucioles de leur étang préféré, à manger leurs bonbons multicolores favoris, à vivre sans restriction la poésie du monde. Aucune limite donc à l’implication, car à la fin de l’histoire, il nous plait à aimer que le monde n’appartient plus qu’à Setsuko et Seita qui, retirés de la civilisation galopante, continueront à vivre côte à côte longtemps après sa chute. Aucune limite, vraiment, au pouvoir du cinéma, car le film fini, Setsuko et Seita ne cesseront de nous murmurer la douceur et la beauté de leurs âmes.
Le tombeau des lucioles nous aide à mieux comprendre le rapport à la mort privilégié des Japonais, son pouvoir est sans limite, il relève de la magie. Isao Takahata, en grand magicien, nous force à croire que le tombeau des lucioles est aussi leur paradis.

To-o kami emi tame.

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Quand rapidement elle passa près de moi, le bout de sa robe me frôla.
Comme une île inconnue vint de son coeur une soudaine et chaude brise de printemps.
Un souffle fugitif me caressa, et s’évanouit, tel s’envole au vent le pétale arraché à la fleur.
Il tomba sur mon coeur comme un soupir de son corps et un murmure de son âme
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Rabindranâth Tagore, Le jardinier d’amour.

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L’immortel, ce joyau,
se vante, non de ses longues années,
mais de l’éclat lumineux d’un instant.

Rabindranâth Tagore, Les lucioles.

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Les nuages de John Ford

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Nuages, collines de vapeur,
collines, nuages de pierre,
désir d’étreinte
qui se poursuit dans le rêve du temps.

Rabindranâth Tagore, Les lucioles.

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La jeune lune

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« D’où je suis venu ? Où m’as-tu trouvé ? » demande Bébé à sa mère.
Elle pleure et rit tout à la fois et, pressant l’enfant sur sa poitrine, lui répond :
« Tu étais caché dans mon coeur, mon chéri, tu étais son désir.
Tu étais dans les poupées de mon enfance et quand, chaque matin, je modelais
dans l’argile l’image de mon dieu, c’était toi que je faisais et défaisais alors.
Dans tous mes espoirs, dans toutes mes amours, dans ma vie, tu as vécu.
Dans l’adolescence, quand mon coeur ouvrait ses pétales, tu l’enveloppais,
comme un parfum flottant.
Ta délicate fraîcheur veloutait mes jeunes membres, tel le reflet rose qui précède l’aurore.
Toi, le chéri du ciel, toi dont la soeur jumelle est la lumière du premier matin,
tu as été emporté par les flots de la vie universelle, qui t’a enfin déposé sur mon coeur »…

Rabindranâth Tagore, La jeune lune.

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Dans le sombre chemin d’un rêve
j’ai cherché celle que j’aimais dans une vie antérieure.
Sa maison était située au bout d’une rue désolée.
Dans la brise du soir
son paon favori sommeillait sur son perchoir
et les pigeons étaient silencieux dans leur coin.
Elle posa sa lampe sur le seuil
et se tint debout devant moi.
Elle leva ses grands yeux vers moi
et en silence demanda : “Êtes-vous bien, mon ami ?”
Des larmes brillèrent dans ses yeux.
Elle me tendit sa main droite.
Je la pris et demeurai silencieux.
Notre lampe vacilla dans la brise du soir
et s’éteignit.

Rabindranâth Tagore, Le jardinier d’amour.

Paresseuse

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Paresseuse, pourquoi restes-tu là à jouer avec tes bracelets ?
Remplis ta cruche, il est temps pour toi de rentrer à la maison.

Paresseuse, pourquoi de tes mains agites-tu l’eau,
tandis que ton regard capricieux s’amuse à chercher
quelqu’un sur la route.
Remplis ta cruche et rentre à la maison.

La matinée s’achève. L’eau sombre s’épanche.
Les vagues paresseuses rient et chuchotent entre elles
en jouant.
Les nuages errants s’amoncellent à l’horizon sur les collines lointaines.
Ils s’attardent paresseusement à regarder ton visage
et s’amusent à lui sourire.
Remplis ta cruche et rentre à la maison.

Rabindranâth Tagore, Le jardinier d’amour.

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Le lion du soleil

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Une âme poète ?
Une âme tzigane qui danse avec les étoiles
et flirte avec la lune,
qui chante l’univers et tutoie les anges.
Elle seule connait le langage secret du lotus et de la rosée,
des fleurs et des abeilles,
de la Nuit et du Ciel.
Elle seule reconnaît le chemin antique de l’Extase.
Ivre de beauté et de plaisirs charnels,
le poète cherche à dissuader l’ascète.
C’est pourquoi, de sa prison mortelle,
il fait de ses grâces un rêve immortel.
Prends garde, ami voyageur,
l’âme rom de Rabindranâth Tagore le bangali connait les chemins de ton coeur secret.

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Mon coeur, oiseau du désert, a trouvé son ciel dans tes yeux.
Ils sont le berceau du matin, ils sont le royaume des étoiles.
Leur abîme engloutit mes chants.
Dans ce ciel immense et solitaire laisse-moi planer.
Laisse-moi fendre ses nuages et déployer mes ailes dans son soleil.

Rabindranâth Tagore, Le jardinier d’amour.

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Tes yeux m’interrogent, tristes, cherchant à pénétrer ma pensée ;
de même la lune voudrait connaître l’intérieur de l’océan.
J’ai mis à nu devant toi ma vie toute entière, sans en rien omettre
ou dissimuler.
C’est pourquoi tu ne me connais pas.
Si ma vie était une simple pierre colorée, je pourrais la briser en cent morceaux
et t’en faire un collier que tu porterais autour du cou.
Si elle était simple fleur, ronde, et petite, et parfumée, je pourrais l’arracher
de sa tige et la mettre sur tes cheveux.
Mais ce n’est qu’un coeur, bien-aimée. Où sont ses rives, où sont ses racines ?
Tu ignores les limites de ce royaume sur lequel tu règnes.
Si ma vie n’était qu’un instant de plaisir, elle fleurirait en un tranquille sourire
que tu pourrais déchiffrer en un moment.
Si elle n’était que douleur, elle fondrait en larmes limpides, révélant
silencieusement la profondeur de son secret.
Ma vie n’est qu’amour, bien-aimée.
Mon plaisir et ma peine sont sans fin, ma pauvreté et ma richesse éternelles.
Mon coeur est près de toi comme ta vie même, mais jamais tu ne pourras le
connaître tout entier.

Rabindranâth Tagore, Le jardinier d’amour.

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Crois à l’amour, même s’il est une source de douleur.
Ne ferme pas ton coeur.
Non, mon ami, vos paroles sont obscures, je ne puis les comprendre.
Le coeur n’est fait que pour se donner avec une larme et une chanson,
mon aimée.
Non, mon ami, vos paroles ont obscures, je ne puis les comprendre.

La joie est frêle comme une goutte de rosée, en souriant elle meurt.
Mais le chagrin est fort et tenace. Laisse un douloureux amour s’éveiller dans tes yeux.
Non, mon ami, vos paroles sont obscures, je ne puis les comprendre.

Le lotus préfère s’épanouir au soleil et mourir, plutôt que de vivre en bouton
un éternel hiver.
Non, mon ami, vos paroles sont obscures, je ne puis les comprendre.

Rabindranâth Tagore, Le jardinier d’amour.

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Toujours, tu te tiens solitaire par-delà les ondes de mes chants.
Les vagues de mes harmonies baignent tes pieds,
mais je ne sais comment les atteindre.
Et ce que je joue pour toi est une musique trop lointaine.
C’est la douleur de la séparation qui s’est faite mélodie : elle chante par ma flûte.
Et j’attends l’heure où ta barque traversera l’eau jusqu’à mon rivage,
et où tu prendras ma flûte dans tes mains.

Ecoute, mon coeur ; dans cette flûte chante
la musique du parfum des fleurs sauvages,
des feuilles étincelantes et de l’eau qui brille ;
la musique d’ombres sonores, d’un bruit d’ailes et d’abeilles.
La flûte a ravi son sourire des lèvres
de mon ami et le répand sur sa vie.

Rabindranâth Tagore, La corbeille de fruits.

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