Nexus six

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A la recherche de l’Ombre

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Fais-moi entrer.

Dans un champ de blé où des hommes se font une guerre virtuelle, soudain, un rayon de lumière pure troue un ciel fermé et opaque, apportant à ce monde sinistre et froid une héroïne, depuis un échec collectif, solitaire. Ses yeux de feu embrasent sa triste existence et leur funèbre jeu. Sa mèche cendrée qui foudroie et consume les autres joueurs lui doit son surnom de dame en gris. Son âme ardente et rebelle perçoit au loin une haute et noble chanson qui parle d’une île de légende. De son verger de pommes et de brumes. Où ses frères et soeurs y gagnent le droit de se « reposer ». Après avoir imaginé quelques échappées mortelles et corporelles (les esprits aussi ont le besoin de fuir), de la classe primaire à la classe dite réelle. Où il est aisé de perdre ses couleurs, y compris le gris, et de se perdre. Il est dit que beaucoup ici bas, dans le monde sépia où « vit » la dame en gris, ne font que de la figuration virtuelle. Dans notre monde, ce sont des âmes en peine, ou éteintes ou en sommeil. Il est dit aussi que dans ces mondes alternatifs, les bassets hound ou les chiens-loups, les colombes ou les mouettes, sont des miroirs et des phares. Qui reflètent nos solitudes et se donnent en jalons. Qui donc, sont autant de brèches dans nos amnésies. Des amnésies ici dictées par la Fée Morgane et les huit autres dames de l’oubli. De voir disparaître son basset, Ash perdra son unique repère, son unique attache, son unique bouée. Il sera temps alors pour elle de « mourir », de s’en aller.
Et pour la dame en gris, célébrée par un c(h)oeur d’opéra, après avoir chassé des fantômes, retrouvé et capturé l’Ombre, de se souvenir à nouveau du monde extérieur et de sa patrie, immortelle et sans doute moins corporelle. Et de partager la réalité des Neuf Soeurs. Et de retrouver à nouveau ses racines quantiques et le Multivers.

A V A L O N

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Innocence ou le miroir aux alouettes

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La perfection n’est possible que pour ceux qui n’ont pas de conscience, ou ceux qui sont dotés d’une conscience infinie. Autrement dit, pour les poupées et les dieux. En fait, il y a un monde d’existence comparable aux poupées et aux dieux. (Les animaux ?) Les alouettes de Shelley sont plongés dans une joie profonde instinctive. Une joie que nous les humains à cause de notre timidité ne connaîtront jamais.

A quel point les miroirs affectent et falsifient la vision des hommes, leur perception du cosmos ? A quel point les reflets renvoyés nuisent à notre rapport à l’univers, nous interdisent la Joie, nous limitent, nous contraignent à la nostalgie, à la mélancolie, ou à la vanité ? L’homme n’a rien à gagner avec un examen minutieux, nous répond Mamoru Oshii dans Innocence, le second opus de Ghost in the shell. Aussi, d’avoir les yeux plus gros que le cerveau, de prendre ses rêves de gloire pour des réalités, l’homme se perd. Et ne donne que trop peu d’énergie positive à l’univers. Motoko Kusanagi, l’Eve future, l’a bien compris en rejoignant un océan de pensées, le Net infini. Abandonnant ainsi un besoin de reflet(s) pour exister et s’épanouir. Tandis que Locus Solus la société tentaculaire de demain est le grand miroir aux alouettes du futur de l’homme. Une glorieuse et merveilleuse apparence à travers une grandiose cité et de flamboyants carnavals, qui cache un sombre secret dans ses poupées censées ne jamais dire non. Un secret d’emblée révélé (pour peu qu’on ait l’oeil prévenu ou affuté) lors du sublime générique, segment retraçant la conception et la naissance d’une de ces sexaroïdes. Un reflet dans son oeil bleu dévoile en effet un poignant fantôme. Un fantôme qui, prisonnier d’une enveloppe non désirée et promise à une dégradante corruption, dira non. Innocence, outre un fantastique miroir aux alouettes, raconte ce non et un cri : Mais je ne voulais pas devenir une poupée. Oshii y filme aussi un cathartique To-o kami emi tame, autrement dit l’envolée d’un ange (Je m’en vais) à travers la chute d’une poupée désarticulée. Un corps fragile et émouvant très provisoirement emprunté par le Major revenu d’entre les circuits du Net pour prêter main forte à son ancien équipier, le cyborg Batou. Le second volet de GITS, sommet de la SF et vertige essentiel, raconte ainsi un bouleversant appel à l’aide et le secours d’un duo sensationnel :

Aidez-moi, aidez-moi…

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A la recherche de Gabriel

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Flairant l’éternité de son museau difforme,
Là, dans l’ombre, à tes pieds, homme, ton chien voit Dieu.

Victor Hugo. Mamoru Oshii aussi. Dixit Avalon, Ghost in the shell, et Innocence.

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To-o kami emi tame

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Dans les cieux et l’océan de Motoko,
Je me laisse aller au fil du vertige,
Avant que l’Oiseau Nue ne chante à l’aube…

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Aux pieds du Bayon, à soupirer mille souvenirs…
Aussi, à contempler la place de l’homme dans le cosmos, et l’inspiration du cosmos dans l’aspiration de l’homme.

Je devais éveiller la conscience des hommes, leur prouver que leur certitude était une illusion, que tout pouvait disparaitre sans laisser de traces. Quand j’ai voulu le leur montrer, personne ne m’a compris.

(Vous n’avez pas eu envie de vous suicider, vous le grand philosophe, le grand soldat ?)

Si je ne l’ai pas fait, c’est par pure curiosité. A propos de l’avenir, de l’avenir des hommes.

Mamoru Oshii, alias Tsugé, dans Patlabor 2.

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A la recherche de l’Eve future

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Quelle est la beauté première du cinéma d’Oshii et de Ghost in the shell en particulier ? Un désir de fusion, pour combler une volonté d’accomplissement, donc d’élévation, et au-delà, à l’instar de Tarkovski, un désir d’embrasser la grâce des anges. Autrement dit de faire l’amour. En premier lieu avec soi-même. Pouvoir embrasser son reflet avant de pouvoir se mélanger à l’autre et au cosmos, sans préjudice de son intégrité. D’abord, désir de cinéma, désir esthétique, désir pour Oshii de fusionner avec son art. Où il est dit que le cinéaste imprime dans chaque fragment de pellicule et dans chaque note de musique, le reflet de son âme mélancolique. Velléité d’accomplissement à travers un art donc, et bien-sûr pour les personnages de ses films. Des personnages en proie à un malaise existentiel, à un manque, à une absence, à une solitude. Dans Ghost in the shell, désir pleinement assouvi par l’union métaphysique de Motoko Kusanagi et du maître des poupées, scellée, sanctifiée  par l’apparition d’un ange, au moment même où leurs véhicules, devenus désormais obsolètes, sont détruits. Une union également cyberspatiale pour libérer une énergie supérieure et considérable. Dans Avalon, désir assouvi quand Ash gagne son droit d’accès à l’île mythique éponyme. Dans Innocence, désir laissé en suspens, mais plus que jamais explicite lorsque la chanson du générique de fin entonne « Follow me », priant ainsi Batou de la rejoindre, elle, Motoko, l’Eve future.

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Il faut marcher seul, sans commettre de péché, avec peu de souhaits, comme un éléphant dans la forêt.

Ghost in the shell : Innocence, Mamoru Oshii. Jean-Pierre Melville aussi.

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Où va aller la « nouvelle née » ?

Motoko Kusanagi, Ghost in the shell.

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Mais… mais… je ne voulais pas devenir une poupée…
Je m’en vais.

To-o kami emi tame

Ghost in the shell 2 : Innocence, Mamoru Oshii. Battlestar Galactica aussi.

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Ghost in the shell

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Corps et âme

Veni sancto spiritus, çà fait un bail major, comment dois-je m’adresser à toi ?, c’est ainsi que Batou accueille Kusanagi dans Innocence, le second volet de Ghost in the shell. Le véhicule, la communication et l’âme, telles sont les préoccupations du cinéaste et les questions qu’il pose, telles sont les problématiques rencontrées par ses personnages. Peintre, poète et philosophe, Mamoru Oshii infuse à sa mise en scène et à ses images un sens métaphysique éblouissant et vertigineux.
Quand l’âme du second opus est cette fillette promise à devenir une gynoïde (androïde conçue à des fins sexuelles), l’âme du premier est le major Motoko Kusanagi, cyborg au corps sublime chargé, au sein de la section 9 du ministère de l’intérieur, de mettre fin aux agissements de pirates informatiques. Ghost in the shell parle de sa quête d’identité : Motoko veut savoir si sa mémoire est réelle ou inventée, si le « fantôme » a existé avant d’être implanté dans la « coquille ». Le film trouve sa conclusion dans un ancien muséum d’histoire naturelle, sur la fusion quasi-divine entre le maître des poupées (en quête d’une enveloppe) et Kusanagi (en quête de son âme). L’Evolution de la Vie vient de franchir une nouvelle étape, pleine de promesses : la conscience, humaine ou non, vient de trouver un nouveau vecteur pour exister et se perpetuer indéfiniment : la matière n’est plus indispensable. Comme Mike, l’ordinateur central de Révolte sur la Lune, le formidable roman de Robert A. Heinlein, et comme Hal de 2001, le puppet master, au fil des informations qu’il a acquises, s’est transformé en entité consciente.

Quand je danse, une belle fille se laisse aller au fil du vertige. Quand je danse, la lune qui m’éclaire fait résonner certains souvenirs, Dieu descend du ciel pour assister au mariage et l’oiseau Nue chante à l’aube.

Ces paroles sont celles du score terrassant de Kenji Kawai, elles s’inspirent de la poésie japonaise classique vieille de 1000 ans. Elles sont le reflet de mon sentiment d’avoir été bercé par une sensualité et une poésie magnifiques, en goûtant aux intenses et délicieux « stripteases » de Kusanagi, en assistant à sa naissance et à sa mort physique, à sa réincarnation, en plongeant aussi dans son regard immense, jusqu’à l’extase.
A vouloir éveiller la conscience des hommes, Mamoru Oshii le Grand philosophe donne aussi à ses personnages la faveur et le pouvoir de réveiller l’esprit de Dieu, grâce à cette invocation shintoïste finale à vous libérer l’âme : To-o kami emi tame.

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Avalon

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Y a t-il une limite au cinéma d’Oshii ? On peut se poser la question tant ce dernier repousse sans cesse les frontières. Les abolir a toujours été le dessein du génie nippon. A l’image de tous ses films, Avalon est une quête. Une aventure vitruelle pour se soustraire de l’ennui et de la solitude, comme remède à la banalité et à la médiocrité du quotidien. Un voyage au centre du cerveau humain : électrique, traversé de courants alternatifs. Un voyage excitant et contemplatif. Un voyage du langage. Un voyage en sépia, esthétique et fétichiste, poétisé par des rimes et des sonnets cinématographiques toujours aussi saisissants. Un voyage dans le Grand Nulle Part, habité par les images de Bergman et de son Septième sceau. Un voyage obsédé par le regard de son héroïne, lui-même hanté par celui, immense et songeur, d’Anna Karina dans Alphaville. Un voyage et un regard en mélancolie. Une quête existentielle, habitée par Scott et son Blade Runner, par Tarkovski et son Stalker.
Au bout du voyage, un vertige toujours aussi métaphysique et renversant. Se libérer de la condition humaine, tout en révélant son humanité, tel est le Grand Dessein et le Grand Rêve selon l’otaku Oshii. A l’instar de ses précédents opus, Avalon est un grand film sur notre condition restrictive et la possibilité d’y échapper. Dans le corps (en tant que véhicule et médium) et dans l’esprit. Nul doute que le graal pour Mamoru Oshii et ses héroïnes est d’atteindre le Grand Paradoxe, celui d’acquérir une conscience humaine supérieure (l’Elévation) libéré du carcan physique et faillible. Un nirvana cybernétique en somme.

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