
L’affiche minimaliste du film n’en est pas moins explicite : Tom (Bill) esquisse un baiser à Nicole (Alice). Le grain est jaune : symbole de trahison. Tom a les yeux grands fermés : les yeux du titre. Nicole, elle, a les yeux ouverts, mais regarde ailleurs. Déjà, le principal est dit. Le couple n’est plus en phase. A l’écran seulement ? Bill ne voit plus sa femme. Le regard bleu d’Alice reflète mille fantasmes, mille interdits, vécus par le spectateur grâce à la jalousie de Bill et à son irresistible envie de voir (quand il l’imagine en train de faire l’amour à un marin et quand il assiste à l’orgie, comme une correspondance aux rêves d’Alice). La tentation est dans les deux camps. La fissure provient autant d’Alice que de Bill. Bill et Alice sont comme deux plaques tectoniques désaccordées qui veulent se chevaucher (forcément au détriment de l’une), éprises de liberté, de rompre le quotidien. Pour Alice, la tentation de l’autre s’exprime dans son cerveau. Pour Bill, la tentation, tentaculaire (trioliste, vénale, orgiaque, nécrophile, pédophile), se dévoile, principalement masquée ou symbolique, dans ses échappées nocturnes. Dans des errances quasi somnambules. Une fois de plus chez Kubrick, la vue est l’enjeu. Ici, il est question de celle de Bill, de sa capacité de voir pour retrouver sa libido perdue. La vue d’Alice, comme sa parole, est aiguisée comme un couteau. Témoin d’une lucidité grande ouverte, la scène où, pourtant embrumée de marijuana, elle démonte une à une les malheureuses tentatives de son mari de nier la tentation. La vue de Bill, elle, est defaillante, falsifiée, victime de dédoublement, entre mascarade et réalité, refoulée par l’absence de libido et la prédominance des simulacres. Point d’orgue de cette vue théatralisée, le rituel pré-orgiaque qui voudrait diviniser l’acte sexuel, durant lequel s’exprime toute la maestria géométrique de Kubrick, toute la magnificence de son style période Barry Lyndon. Mais les accouplements, même superbement chorégraphiés, orchestrés en véritable danse infernale, apparaissent dans toute leur trivialité.
C’est aussi le sens du dernier mot prononcé par Alice. A Bill qui lui demande ce qu’elle veut faire, elle répond crûment : “Baiser”. Kubrick, après nous avoir parlé de perte d’identité et de repères, nous adresse son ultime message, il nous lance à la face une dernière fois notre animalité : l’homme, qui a beau se parer d’amour, de tabous, de rituels destinés à anoblir la sexualité, n’en reste pas moins un être de chair destiné à la chair, vivante ou morte. Une chair promise davantage à la pénétration qu’à la caresse.