Nexus six

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La mort des amants

Nous aurons des lits plein d’odeurs légères,
Des divans profonds comme des tombeaux,
Et d’étranges fleurs sur des étagères,
Ecloses pour nous sous les cieux plus beaux.

Usant à l’envi leurs chaleurs dernières,
Nos deux coeurs seront deux vastes flambeaux,
Qui réfléchiront leurs doubles lumières
Dans nos deux esprits, ces miroirs jumeaux.

Un soir fait de rose et de bleu mystique,
Nous échangerons un éclair unique,
Comme un long sanglot, tout chargé d’adieux ;

Et plus tard un Ange, entr’ouvrant les portes,
Viendra ranimer, fidèle et joyeux,
Les miroirs ternis et les flammes mortes.

Charles Baudelaire.

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Il faut que le poète, épris d’ombre et d’azur,
Esprit doux et splendide, au rayonnement pur,
Qui marche devant tous, éclairant ceux qui doutent,
Chanteur mystérieux qu’en tressaillant écoutent
Les femmes, les songeurs, les sages, les amants,
Devienne formidable à de certains moments.
Parfois, lorsqu’on se met à rêver sur son livre,
Où tout berce, éblouit, calme, caresse, enivre,
Où l’âme, à chaque pas, trouve à faire son miel,
Où les coins les plus noirs ont des lueurs du ciel ;
Au milieu de cette humble et haute poésie,
Dans cette paix sacrée où croît la fleur choisie,
Où l’on entend couler les sources et les pleurs,
Où les strophes, oiseaux peints de mille couleurs,
Volent chantant l’amour, l’espérance et la joie ;
Il faut que, par instants, on frissonne, et qu’on voie
Tout à coup, sombre, grave et terrible au passant,
Un vers fauve sortir de l’ombre en rugissant !
Il faut que le poète, aux semences fécondes,
Soit comme ces forêts vertes, fraîches, profondes,
Pleines de chants, amour du vent et du rayon,
Charmantes, où soudain, l’on rencontre un lion.

Victor Hugo, Les contemplations.

Aux lions qui sont aussi des rayons : à Galopin, à Gaston.

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Yoko Naito1

Unité

Par-dessus l’horizon aux collines brunies,
Le soleil, cette fleur des splendeurs infinies,
Se penchait sur la terre à l’heure du couchant ;
Une humble marguerite, éclose au bord d’un champ,
Sur un mur gris, croulant parmi l’avoine folle,
Blanche épanouissait sa candide auréole ; 
Et la petite fleur, par-dessus le vieux mur,
Regardait fixement, dans l’éternel azur,
Le grand astre épanchant sa lumière immortelle.
«Et, moi, j’ai des rayons aussi !» lui disait-elle.

Victor Hugo, Les contemplations.

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Les oiseaux

Je rêvais dans un grand cimetière désert ;
De mon âme et des morts j’écoutais le concert,
Parmi les fleurs de l’herbe et les croix de la tombe.
Dieu veut que ce qui naît sorte de ce qui tombe.
Et l’ombre m’emplissait.

Autour de moi, nombreux,
Gais, sans avoir souci de mon front ténébreux,
Dans ce champ, lit fatal de la sieste dernière,
Des moineaux francs faisaient l’école buissonnière.
C’était l’éternité que taquine l’instant.
Ils allaient et venaient, chantant, volant, sautant,
Égratignant la mort de leurs griffes pointues,
Lissant leur bec au nez lugubre des statues,
Becquetant les tombeaux, ces grains mystérieux.
Je pris ces tapageurs ailés au sérieux ;
Je criai :  — Paix aux morts ! vous êtes des harpies.
– Nous sommes des moineaux, me dirent ces impies.
– Silence ! allez-vous en! repris-je, peu clément.
Ils s’enfuirent ;  j’étais le plus fort. Seulement,
Un d’eux resta derrière, et, pour toute musique,
Dressa la queue, et dit :  – Quel est ce vieux classique ?

Comme ils s’en allaient tous, furieux, maugréant,
Criant, et regardant de travers le géant,
Un houx noir qui songeait près d’une tombe, un sage,
M’arrêta brusquement par la manche au passage,
Et me dit :  – Ces oiseaux sont dans leur fonction.
Laisse-les. Nous avons besoin de ce rayon.
Dieu les envoie. Ils font vivre le cimetière.
Homme, ils sont la gaîté de la nature entière ;
Ils prennent son murmure au ruisseau, sa clarté
A l’astre, son sourire au matin enchanté ;
Partout où rit un sage, ils lui prennent sa joie,
Et nous l’apportent ;  l’ombre en les voyant flamboie ;
Ils emplissent leurs becs des cris des écoliers ;
A travers l’homme et l’herbe, et l’onde, et les halliers,
Ils vont pillant la joie en l’univers immense.
Ils ont cette raison qui te semble démence.
Ils ont pitié de nous qui loin d’eux languissons ;
Et, lorsqu’ils sont bien pleins de jeux et de chansons ;
D’églogues, de baisers, de tous les commérages
Que les nids en avril font sous les verts ombrages,
Ils accourent, joyeux, charmants, légers, bruyants,
Nous jeter tout cela dans nos trous effrayants ;
Et viennent, des palais, des bois, de la chaumière,
Vider dans notre nuit toute cette lumière !
Quand mai nous les ramène, ô songeur, nous disons :
-Les voilà ! – tout s’émeut, pierres, tertres, gazons ;
Le moindre arbrisseau parle, et l’herbe est en extase ;
Le saule pleureur chante en achevant sa phrase ;
Ils confessent les ifs, devenus babillards ;
Ils jasent de la vie avec les corbillards ;
Des linceuls trop pompeux ils décrochent l’agrafe ;
Ils se moquent du marbre ; ils savent l’orthographe ;
Et, moi qui suis ici le vieux chardon boudeur,
Devant qui le mensonge étale sa laideur,
Et ne se gène pas, me traitant comme un hôte,
Je trouve juste, ami, qu’en lisant à voix haute
L’épitaphe où le mort est toujours bon et beau,
Ils fassent éclater de rire le tombeau.

Victor Hugo, Les contemplations.

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Le seigneur des anneaux

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Le cinéma de Peter Jackson emprunte beaucoup à la poésie de Victor Hugo, fusse t-elle dessinée : il embrasse aussi bien le rêve des anges et des petits que la légende des rois, la caresse d’un regard et d’une brise que le fracas des épées et le vent de l’épopée, l’éclosion et le baiser d’une fleur que l’éruption et l’explosion d’un volcan. Ses élans, ses châtiments, ne gâtent jamais ses arrêts, ses contemplations. Son cinéma, comme la poésie d’Hugo, est ordonné par les rayons et les ombres, fait sienne l’idée que la beauté est à la fois ardente et mélancolique, l’idée aussi qu’un palais n’est rien sans sa rose et la femme à qui elle est dédiée, l’idée que cette rose vouée à lui rendre hommage, et inversement, peut, en se fanânt ou par son épine, l’en affecter. On peut le voir, Jackson, en réalisant la monumentale trilogie du Seigneur des anneaux, n’a pas seulement adapté Tolkien, il a traduit Hugo dans un genre, l’héroïc fantasy, et dans un langage, le cinématographe, qui, si le poète était né 100 ans plus tard, auraient peut-être et sans doute eu également ses faveurs. Dans Le Seigneur des anneaux, Jackson a filmé dans les yeux d’un enfant pas encore conçu la tristesse de voir sa mère ne pas prendre le chemin de son père, serti des cités fabuleuses ou des vestiges ô combien poétiques dans des montagnes, des vallées ou des forêts fantasmagoriques, pétrifié des anges ou des démons pour veiller sur des âmes blanches ou noires, levé des colosses gardiens de peuples, des tours monstrueuses aussi lugubres que la Tour des choses, levé des légions de créatures effrayantes pour en suspendre les horreurs en filmant le vol d’un papillon, suspendu le temps et offert le paradis en filmant le bonheur d’un pays de cocagne nommé Comté.
Son seigneur des anneaux vise bien souvent au même dessein supérieur que La légende des siècles : réinventer le monde pour défendre sa beauté, sa grâce et sa musique, contre ses misères et ses corruptions, contre les outrages qui lui sont infligés, contre l’industrie et le bruit de ses forges – déshumanisées mais néanmoins fascinantes. Où il est dit que la déforestation est un génocide, que la force naturelle (l’eau pour l’Isengard, le feu pour le Mordor et l’anneau) est seule capable de laver les péchés des pères. Où il est dit aussi que les petites gens doivent avoir l’hommage des grands.

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Victor Hugo

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La force l’enchante et l’enivre ; il va vers elle comme vers une parente : attraction fraternelle. Ainsi est-il emporté irrésistiblement vers tout symbole de l’infini, la mer, le ciel ; vers tous les représentants anciens de la force, géants homériques ou bibliques, paladins, chevaliers ; vers les bêtes énormes et redoutables. Il caresse en se jouant ce qui ferait peur à des mains débiles ; il se meut dans l’immense, sans vertige. En revanche, mais par une tendance différente dont la source est pourtant la même, le poète se montre toujours l’ami attendri de tout ce qui est faible, solitaire, contristé ; de tout ce qui est orphelin : attraction paternelle. Le fort qui devine un frère dans tout ce qui est fort, voit ses enfants dans tout ce qui a besoin d’être protégé ou consolé. C’est de la force même et de la certitude qu’elle donne à celui qui la possède que dérive l’esprit de justice et de charité. Ainsi se produisent sans cesse, dans les poèmes de Victor Hugo, ces accents d’amour pour les femmes tombées, pour les pauvres gens broyés dans les engrenages de nos sociétés, pour les animaux martyrs de notre gloutonnerie et de notre despotisme. Peu de personnes ont remarqué le charme et l’enchantement que la bonté ajoute à la force et qui se fait voir si fréquemment dans les oeuvres de notre poète. Un sourire et une larme dans le visage d’un colosse, c’est une originalité presque divine. Même dans ses petits poèmes consacrés à l’amour sensuel, dans ses strophes d’une mélancolie si voluptueuse et si mélodieuse, on entend, comme l’accompagnement permanent d’un orchestre, la voix profonde de la charité. Sous l’amant, on sent un père et un protecteur. Il ne s’agit pas ici de cette morale prêcheuse, qui, par son air de pédanterie, par son ton didactique, peut gâter les plus beaux morceaux de poésie, mais d’une morale inspirée qui se glisse, invisible, dans la matière poétique, comme les fluides impondérables dans toute la machine du monde.

Charles Baudelaire.

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Un voyage à Cythère

Mon coeur, comme un oiseau, voltigeait tout joyeux
Et planait librement à l’entour des cordages ;
Le navire roulait sous un ciel sans nuages ;
Comme un ange enivré d’un soleil radieux.

Quelle est cette île triste et noire ? – C’est Cythère,
Nous dit-on, un pays fameux dans les chansons
Eldorado banal de tous les vieux garçons.
Regardez, après tout, c’est une pauvre terre.

- Ile des doux secrets et des fêtes du coeur !
De l’antique Vénus le superbe fantôme
Au-dessus de tes mers plane comme un arôme
Et charge les esprits d’amour et de langueur.

Belle île aux myrtes verts, pleine de fleurs écloses,
Vénérée à jamais par toute nation,
Où les soupirs des coeurs en adoration
Roulent comme l’encens sur un jardin de roses

Ou le roucoulement éternel d’un ramier !
- Cythère n’était plus qu’un terrain des plus maigres,
Un désert rocailleux troublé par des cris aigres.
J’entrevoyais pourtant un objet singulier !

Ce n’était pas un temple aux ombres bocagères,
Où la jeune prêtresse, amoureuse des fleurs,
Allait, le corps brûlé de secrètes chaleurs,
Entre-bâillant sa robe aux brises passagères ;

Mais voilà qu’en rasant la côte d’assez près
Pour troubler les oiseaux avec nos voiles blanches,
Nous vîmes que c’était un gibet à trois branches,
Du ciel se détachant en noir, comme un cyprès.

De féroces oiseaux perchés sur leur pâture
Détruisaient avec rage un pendu déjà mûr,
Chacun plantant, comme un outil, son bec impur
Dans tous les coins saignants de cette pourriture ;

Les yeux étaient deux trous, et du ventre effondré
Les intestins pesants lui coulaient sur les cuisses,
Et ses bourreaux, gorgés de hideuses délices,
L’avaient à coups de bec absolument châtré.

Sous les pieds, un troupeau de jaloux quadrupèdes,
Le museau relevé, tournoyait et rôdait ;
Une plus grande bête au milieu s’agitait
Comme un exécuteur entouré de ses aides.

Habitant de Cythère, enfant d’un ciel si beau,
Silencieusement tu souffrais ces insultes
En expiation de tes infâmes cultes
Et des péchés qui t’ont interdit le tombeau.

Ridicule pendu, tes douleurs sont les miennes !
Je sentis, à l’aspect de tes membres flottants,
Comme un vomissement, remonter vers mes dents
Le long fleuve de fiel des douleurs anciennes ;

Devant toi, pauvre diable au souvenir si cher,
J’ai senti tous les becs et toutes les mâchoires
Des corbeaux lancinants et des panthères noires
Qui jadis aimaient tant à triturer ma chair.

- Le ciel était charmant, la mer était unie ;
Pour moi tout était noir et sanglant désormais,
Hélas! et j’avais, comme en un suaire épais,
Le coeur enseveli dans cette allégorie.

Dans ton île, ô Vénus ! je n’ai trouvé debout
Qu’un gibet symbolique où pendait mon image…
- Ah! Seigneur ! donnez-moi la force et le courage
De contempler mon coeur et mon corps sans dégoût !

Charles Baudelaire.

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Aux rayons de soleils

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Spleen

J’ai plus de souvenirs que si j’avais mille ans.

Un gros meuble à tiroirs encombré de bilans,
De vers, de billets doux, de procès, de romances,
Avec de lourds cheveux roulés dans des quittances,
Cache moins de secrets que mon triste cerveau.
C’est une pyramide, un immense caveau,
Qui contient plus de morts que la fosse commune.
- Je suis un cimetière abhorré de la lune,
Où, comme des remords, se traînent de longs vers
Qui s’acharnent toujours sur mes morts les plus chers.
Je suis un vieux boudoir plein de roses fanées,
Où gît tout un fouillis de modes surannées,
Où les pastels plaintifs et les pâles Boucher,
Seuls, respirent l’odeur d’un flacon débouché.
Rien n’égale en longueur les boiteuses journées,
Quand sous les lourds flocons des neigeuses années
L’ennui, fruit de la morne incuriosité,
Prend les proportions de l’immortalité.
- Désormais tu n’es plus, ô matière vivante !
Qu’un granit entouré d’une vague épouvante,
Assoupi dans le fond d’un Saharah brumeux ;
Un vieux sphinx ignoré du monde insoucieux,
Oublié sur la carte, et dont l’humeur farouche
Ne chante qu’aux rayons du soleil qui se couche.

Charles Baudelaire.

En lisant ce poème que j’aime et qui m’aime,
je songe à mes souvenirs que j’aime et qui m’aiment,
à mes très chers déjà vus,
aux anges échus de Tarkovski ou d’Oshii,
aux flics déchus et aux putes angéliques d’Ellroy,
aux rêveuses de Victor Hugo et aux dormeuses de Charles Cros,
au dormeur du val,
à l’Ophélie de Rimbaud et d’Argento,
aux amoureux et aux amoureuses de Tagore,
à la lune et à la mer de Baudelaire,
à mes dormeuses et à mes dormeurs,
à la mer silencieuse et noire qui, d’astre en astre, attend avec nonchalence l’aventurier de demain,
à mes frères et soeurs d’âmes,
aux explorateurs et aux archéologues, à ceux d’hier et à ceux du futur,
à Howard Carter et au Capitaine Jean-Luc Picard,
à Hera dans National Geographic,
à la fille projetée de Boomer et de Galen,
au “I’m coming for all of you” de Laura Roslin,
au “All along the watchtower” de Kara Thrace,
à la destruction du vaisseau résurrection,
aux chauds sanglots et aux morts de Boomer, aux visions de Leoben,
aux centurions défilant sur le pont du Galactica,
au dernier vol et aux flamants roses de Laura Roslin et William Adama,
au dernier combat et au dernier saut du Galactica, à son dernier voyage,
aux adieux de Kara,
à la perfection de Sam,
au dernier voyage de Kosh et Sheridan,
à l’âme pure et chevaleresque du Marcus d’Ivanova,
à la plus belle aube de Minbar,
à la main de Delenn qui, chaque aurore, parvient à atteindre et à caresser son soleil,
à l’empreinte de G’Kar partout laissée sur l’héroïque station Babylon 5, et dans les âmes de ceux qui l’ont entendu,
au vaisseau en feu d’Hiroshi,
aux poèmes flamboyants de Batty,
aux jouets de J.F Sebastian,
aux larmes de Rachel, à la langue morte de Pris,
à la frêle poitrine de Catherine Spaak, au sourire enjôleur du gracile et grâcieux Chevalier de Maupin,
à la blanche Mariko Okada, aux pétales envolées et écarlates d’Akitsu,
à la fille du puisatier qui voudrait se cacher dans une boîte,
aux danses enflammées de Shah Rukh Khan, au regard en or de Kajol,
à l’âne Balthazar qui, lentement un matin, s’est endormi au milieu d’insoucieux moutons,
aux vertiges et aux quantiques de Carpenter,
aux rêves enfouis de John Ford, aux chevauchées du Duke,
aux bras de John Wayne portant au ciel la jeune Debbie,
aux larmes travesties de Melville,
aux dernières vérités d’Illyria,
à Buffy qui, dans la Bouche de l’enfer, se relève pour dire merde au Premier,
au sourire et à la mort d’un Rayon de soleil,
à la mort et au sourire de Daniela,
aux lucioles de Takahata,
aux braquages et aux échappées d’Omar Little,
au cimetière des éléphants, au royaume de Jane et Tarzan,
au bain de la comtesse de Lyndon,
aux derniers feux et aux dernières ombres du Berlin de La chute,
aux vents de Phenomena,
au “toute résistance est futile” des Borgs, et des profanateurs de Ferrara,
à l’oiseau rouge de Mugen,
aux trompettes d’Alamo,
à la main droite et à la main gauche de Durga,
aux rosées et aux lotus de Satyajit Ray,
aux lagons perdus de Michael Mann,
à l’avant dernier mohican et à la jeune fille qui n’a jamais atterri,
aux larmes de Billie Frechette,
aux évasions de John Dillinger,
à la flûte enivrante et au tigre endormi du Sixième sens,
à l’aube nouvelle de Max le taxi,
aux zombies liminaires et insouciants du Jour des morts-vivants,
aux souvenirs de Bub, à la révolte de Big Daddy,
au précieux de Gollum,
à la communauté de l’anneau,
au fils à venir d’Arwen et d’Aragorn,
à King Kong qui apprend aux bus et aux blondes à voler, à son royaume perdu,
à Tabata qui apprend à sa future tendre à voler puis à suspendre son vol,
aux prostituées libérées de Kill, la forteresse des samouraïs,
aux seins nus des femmes létales et tatouées de Gosha, à leurs corps à corps,
au corps dédié et oriental du Marc-Antoine de Milius,
aux orgies et au lit orphelin de Cleopâtre et Marc-Antoine,
aux voix et aux fresques érotiques du Narcisse noir qui, jusqu’à la fin des temps, continueront à s’extasier,
au lac d’Anju qui, toujours, murmure son refrain affligé,
aux voix d’outre-tombe et aux cerisiers de Mizoguchi qui, chaque jour, délivrent un remords et voient une fleur s’envoler,
à la Yang Kwei-fei de Bai Ju-yi,
aux rivières de Naruse,
à mes oreilles charmées par la sonorité des bijoux chevillés aux danseuses de Bollywood,
à mes oreilles bercées par les symphonies de Bear McCreary, par les mélancolies de Philip Glass, par l’”Au clair de lune” de Beethoven et de Van Sant, par la voix de Lata Mangeshkar pour “Kucch dil ne kaha”,
à mes oreilles enivrées et extasiées par des langues chantantes et lointaines, mais malgré tout familières, par le “Chaiyya Chaiyya” de Sapna Awasthi et Sukhwinder Singh, par les accents heike de Blade Runner et Battlestar Galactica, par les “To-o kami emi tame” des Ghost in the shell,
à mes oreilles chavirées par le trip fantômatique de Mugen, ou le trip lunatique d’Argento et de Donaggio,
à mes oreilles bouleversées par les plaintes de Nang Nak,
à mon coeur enflé par les tambours du Japon, ou le Morricone de Colorado et de Navajo Joe,
à mes narines flattées par des parfums caressants et lointains, mais autrefois si proches,
à mon palais et à mes yeux ravis des saveurs et décors du très indochinois “Madame Butterfly”,
à mes yeux ensorcelés par les danses du ventre de Salma et Malaika, ou par la poitrine de Faye Valentine,
à mes yeux enorgueillis par les saris et les étoffes fragiles,
à mes yeux fiers d’avoir contemplé et admiré le majestueux Sphinx et les pharaoniques pyramides, les magnifiques fresques du tombeau de Ramosé,
à mon regard enchanté d’avoir baisé les rives fleuries et prodigues du Nil, et au-delà, d’avoir soupçonné un désert parfait,
à mes pas subjugués d’avoir, à Karnak et au temple de Louxor, arpenté la terre arpentée il y a 3300 ans par les pieds royaux et complices de Touthankamon et Nefertiti,
à mes pas effarés d’avoir foulé la terre tombale et rosée des pharaons, la Vallée matricielle des Reines, la Vallée phallique des Rois,
d’avoir, sur le pont et dans le salon du S.S Karnak d’Agatha Christie, calqué mes pas et mes cocktails sur ceux d’Hercule Poirot,
à mon âme éblouie d’avoir partagé le tombeau de quelques Reines d’Egypte, d’avoir partagé le lit poétique des princesses thaïs ou khmers,
à mon âme irradiée de tous ces très chers souvenirs,
à mon âme avide de rêveries et de souvenirs futurs ; à Pétra, à Abu Simbel, à Pompei, à Rome, à Borobudur, à l’île d’Elephanta, à Jaipur, à Jodhpur, à Udaipur, à Khajuraho, au Taj Mahal, aux bains d’Hakone, aux daims de Nara, aux temples shintô, aux lagons de Bora Bora et ses soeurs, aux gorges du Verdon, aux jungles et aux volcans de Java, à Monument Valley et au Grand Canyon, au lac Powell de La planète des singes et à Yellowstone, aux cratères de la Lune, à l’ardente Venus, au sable rouge de Mars, aux vents de Jupiter, aux lacs de Titan, aux anneaux de Saturne, aux glaces de Pluton, aux soleils d’Alpha du Centaure, à Gliese 851, et à plus loin encore,
à mon âme envieuse de chimèriques amazones et de cités enfouies, d’explorer les merveilles perdues ou mythiques, des jardins suspendus de la fière Babylone au temple d’Artemis, de la tour de Babel aux harems de l’Inde pré-victorienne, en passant par le palais oublié et fantastique du Voleur de Bagdad, ou encore Fondcombe, La Moria, Minasterith, le gouffre de Helm, Osgiliath, Lorien, les tours de l’Isangar et du Mordor, la Comté, le Bradbury Building et les pyramides de la Tyrell Corporation, Naboo et Coruscant, la planète-mère des Vorlons et ses secrets, Z’ha’dum et ses ombres, Risa et ses sirènes…
Aussi, me sera-t-il permis, cet automne au pays du sourire, de louer et, plus profondément encor, d’aimer ce très cher poème de Baudelaire aux pieds des temples enlacés d’Angkor, aux pieds du Bayon ou du Ta Phrom, maintes fois visités, il y a peu, et bien longtemps, sous d’autres hospices, papillon qui, avec délice, s’en exhalait ou serpent qui, languissamment, la moindre pierre en caressait, jeune tigre rôdeur au feulement curieux ou petit singe mendiant et voleur, tailleur d’apsaras ou joueur de flûtes enchantées.

Aux rayons de lunes aussi.

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Remords posthume

Lorsque tu dormiras, ma belle ténébreuse,
Au fond d’un monument construit en marbre noir
Et lorsque tu n’auras pour alcôve et manoir
Qu’un caveau pluvieux et qu’une fosse creuse ;

Quand la pierre, opprimant ta poitrine peureuse
Et tes flancs qu’assouplit un charmant nonchaloir,
Empêchera ton coeur de battre et de vouloir,
Et tes pieds de courir leur course aventureuse,

Le tombeau, confident de mon rêve infini
(Car le tombeau toujours comprendra le poète),
Durant ces grandes nuits d’où le somme est banni,

Te dira : “Que vous sert , courtisane imparfaite,
De n’avoir pas connu ce que pleurent les morts ?”
- Et le ver rongera ta peau comme un remords.

Charles Baudelaire.

Mais aussi Philip Glass, l’ouverture et la clôture de l’album Glassworks.

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Les fiancées damnées de Dracula

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Femmes damnées

Comme un bétail pensif sur le sable couchées,
Elles tournent leurs yeux vers l’horizon des mers,
Et leurs pieds se cherchant et leurs mains rapprochées
Ont de douces langueurs et des frissons amers.

Les unes, coeurs épris des longues confidences,
Dans le fond des bosquets où jasent les ruisseaux,
Vont épelant l’amour des craintives enfances
Et creusent le bois vert des jeunes arbrisseaux ;

D’autres, comme des soeurs, marchent lentes et graves
A travers les rochers pleins d’apparitions,
Où saint Antoine a vu surgir comme des laves
Les seins nus et pourprés de ses tentations ;

Il en est, aux lueurs des résines croulantes,
Qui dans le creux muet des vieux antres païens
T’appellent au secours de leurs fièvres hurlantes,
Ô Bacchus, endormeur des remords anciens !

Et d’autres, dont la gorge aime les scapulaires,
Qui, recélant un fouet sous leurs longs vêtements,
Mêlent, dans le bois sombre et les nuits solitaires,
L’écume du plaisir aux larmes des tourments.

Ô vierges, ô démons, ô monstres, ô martyres,
De la réalité grands esprits contempteurs,
Chercheuses d’infini, dévotes et satyres,
Tantôt pleines de cris, tantôt pleines de pleurs,

Vous que dans votre enfer mon âme a poursuivies,
Pauvres soeurs, je vous aime autant que je vous plains,
Pour vos mornes douleurs, vos soifs inassouvies,
Et les urnes d’amour dont vos grands coeurs sont pleins !

A la pâle clarté des lampes languissantes,
Sur de profonds coussins tout imprégnés d’odeur
Hippolyte rêvait aux caresses puissantes
Qui levaient le rideau de sa jeune candeur.

Elle cherchait, d’un oeil troublé par la tempête,
De sa naïveté le ciel déjà lointain,
Ainsi qu’un voyageur qui retourne la tête
Vers les horizons bleus dépassés le matin.

De ses yeux amortis les paresseuses larmes,
L’air brisé, la stupeur, la morne volupté,
Ses bras vaincus, jetés comme de vaines armes,
Tout servait, tout parait sa fragile beauté.

Etendue à ses pieds, calme et pleine de joie,
Delphine la couvait avec des yeux ardents,
Comme un animal fort qui surveille une proie,
Après l’avoir d’abord marquée avec les dents.

Beauté forte à genoux devant la beauté frêle,
Superbe, elle humait voluptueusement
Le vin de son triomphe, et s’allongeait vers elle,
Comme pour recueillir un doux remerciement.

Elle cherchait dans l’oeil de sa pâle victime
Le cantique muet que chante le plaisir,
Et cette gratitude infinie et sublime
Qui sort de la paupière ainsi qu’un long soupir.

- ” Hippolyte, cher coeur, que dis-tu de ces choses ?
Comprends-tu maintenant qu’il ne faut pas offrir
L’holocauste sacré de tes premières roses
Aux souffles violents qui pourraient les flétrir ?

Mes baisers sont légers comme ces éphémères
Qui caressent le soir les grands lacs transparents,
Et ceux de ton amant creuseront leurs ornières
Comme des chariots ou des socs déchirants ;

Ils passeront sur toi comme un lourd attelage
De chevaux et de boeufs aux sabots sans pitié…
Hippolyte, ô ma soeur ! tourne donc ton visage,
Toi, mon âme et mon coeur, mon tout et ma moitié,

Tourne vers moi tes yeux pleins d’azur et d’étoiles !
Pour un de ces regards charmants, baume divin,
Des plaisirs plus obscurs je lèverai les voiles,
Et je t’endormirai dans un rêve sans fin ! “

Mais Hippolyte alors, levant sa jeune tête :
- ” Je ne suis point ingrate et ne me repens pas,
Ma Delphine, je souffre et je suis inquiète,
Comme après un nocturne et terrible repas.

Je sens fondre sur moi de lourdes épouvantes
Et de noirs bataillons de fantômes épars,
Qui veulent me conduire en des routes mouvantes
Qu’un horizon sanglant ferme de toutes parts.

Avons-nous donc commis une action étrange ?
Explique, si tu peux, mon trouble et mon effroi :
Je frissonne de peur quand tu me dis : ” Mon ange ! “
Et cependant je sens ma bouche aller vers toi.

Ne me regarde pas ainsi, toi, ma pensée !
Toi que j’aime à jamais, ma soeur d’élection,
Quand même tu serais une embûche dressée
Et le commencement de ma perdition ! “

Delphine secouant sa crinière tragique,
Et comme trépignant sur le trépied de fer,
L’oeil fatal, répondit d’une voix despotique :
- ” Qui donc devant l’amour ose parler d’enfer ?

Maudit soit à jamais le rêveur inutile
Qui voulut le premier, dans sa stupidité,
S’éprenant d’un problème insoluble et stérile,
Aux choses de l’amour mêler l’honnêteté !

Celui qui veut unir dans un accord mystique
L’ombre avec la chaleur, la nuit avec le jour,
Ne chauffera jamais son corps paralytique
A ce rouge soleil que l’on nomme l’amour !

Va, si tu veux, chercher un fiancé stupide ;
Cours offrir un coeur vierge à ses cruels baisers ;
Et, pleine de remords et d’horreur, et livide,
Tu me rapporteras tes seins stigmatisés…

On ne peut ici-bas contenter qu’un seul maître ! “
Mais l’enfant, épanchant une immense douleur,
Cria soudain : – ” Je sens s’élargir dans mon être
Un abîme béant ; cet abîme est mon cœur !

Brûlant comme un volcan, profond comme le vide !
Rien ne rassasiera ce monstre gémissant
Et ne rafraîchira la soif de l’Euménide
Qui, la torche à la main, le brûle jusqu’au sang.

Que nos rideaux fermés nous séparent du monde,
Et que la lassitude amène le repos !
Je veux m’anéantir dans ta gorge profonde,
Et trouver sur ton sein la fraîcheur des tombeaux ! “

- Descendez, descendez, lamentables victimes,
Descendez le chemin de l’enfer éternel !
Plongez au plus profond du gouffre, où tous les crimes,
Flagellés par un vent qui ne vient pas du ciel,

Bouillonnent pêle-mêle avec un bruit d’orage.
Ombres folles, courez au but de vos désirs ;
Jamais vous ne pourrez assouvir votre rage,
Et votre châtiment naîtra de vos plaisirs.

Jamais un rayon frais n’éclaira vos cavernes ;
Par les fentes des murs des miasmes fiévreux
Filtrent en s’enflammant ainsi que des lanternes
Et pénètrent vos corps de leurs parfums affreux.

L’âpre stérilité de votre jouissance
Altère votre soif et roidit votre peau,
Et le vent furibond de la concupiscence
Fait claquer votre chair ainsi qu’un vieux drapeau.

Loin des peuples vivants, errantes, condamnées,
A travers les déserts courez comme les loups ;
Faites votre destin, âmes désordonnées,
Et fuyez l’infini que vous portez en vous !

Charles Baudelaire.

Les vampires de Stanley Kubrick

Classé dans : Cinéma, poésie, science-fiction — Mots-clefs :, — Rom @ .

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Je te frapperai sans colère
Et sans haine, — comme un boucher !
Comme Moïse le rocher,
— Et je ferai de ta paupière,

Pour abreuver mon Saharah,
Jaillir les eaux de la souffrance ;
Mon désir gonflé d’espérance
Sur tes pleurs salés nagera

Comme un vaisseau qui prend le large,
Et dans mon cœur qu’ils soûleront
Tes chers sanglots retentiront
Comme un tambour qui bat la charge !

Ne suis-je pas un faux accord
Dans la divine symphonie,
Grâce à la vorace Ironie
Qui me secoue et qui me mord ?

Elle est dans ma voix, la criarde !
C’est tout mon sang, ce poison noir !
Je suis le sinistre miroir
Où la mégère se regarde.

Je suis la plaie et le couteau !
Je suis le soufflet et la joue !
Je suis les membres et la roue,
Et la victime et le bourreau !

Je suis de mon cœur le vampire,
— Un de ces grands abandonnés
Au rire éternel condamnés,
Et qui ne peuvent plus sourire !

Charles Baudelaire.

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Aux temps frivoles

Classé dans : Inde, poésie — Rom @ .

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Aux voix, aux soupirs,
des temps lointains ou des confins de l’Univers,
le poète est obligé.
Aux voix perdues des antiques rivages, comme aux voix langoureuses des quantiques archipels,
le poète, la nuit, s’enivre. 
Aux soupirs des sirènes du Nil ou du Sarasvatî, comme aux soupirs des sirènes des Mondes inconnus, à leurs chants mélodieux et captivants qui, dans les coeurs des voyageurs, échouent pour, jamais, ne s’y retirer,
le poète, envoûté, s’abandonne tout entier.
A l’heure misérable où le voile, de morte rigueur, soustrait et ne dit Rien,
le poète se souvient
des voiles pleins de charmes et d’éclats qui, il y a trois mille ans, ne soustrayaient pas au monde la grâce magique de ses sirènes, dévoilant de fiers monts et de fières merveilles, de splendides chairs blanches comme de splendides chairs cuivrées ou dorées.
A l’heure moyen-âgeuse où le voile exclut et interdit, efface et désintègre, où toute prétendue pudeur n’est qu’alibi pour rester dans l’ombre de,
le poète rêve les rêves des papillons et les voiles érotiques de Demain ou D’ailleurs.
Aux temps des lions qui, aux pieds des gazelles, ne leur faisaient pas ombrages.
A l’heure où la sensualité entend être reprimée,
le poète pense aux temps où la flûte guidait les pas de danses célestes des maharis ou des devadasi.
Aux temps de Khajuraho.
Aux temps anciens où le Ciel, multiple et léger, n’imposait d’apparences et de rigueurs insensées.
Aux temps futurs où les Voyageurs de l’Infini, attirés par des mélodies inconnues, viendront à nouveau échouer aux pieds d’autres Circé, d’autres Durga.
Aux temps lyriques et frivoles.
Aux temps extatiques.

A toutes les Circé. A toutes les Durga.

Classé dans : Actrices, Cinéma, Inde, poésie — Rom @ .

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Classé dans : poésie — Mots-clefs : — Rom @ .

Mon bras pressait ta taille frêle
Et souple comme le roseau ;
Ton sein palpitait comme l’aile
D’un jeune oiseau.

Longtemps muets, nous contemplâmes
Le ciel où s’éteignait le jour.
Que se passait-il dans nos âmes ?
Amour ! Amour !

Comme un ange qui se dévoile,
Tu me regardais, dans ma nuit,
Avec ton beau regard d’étoile,
Qui m’éblouit.

Victor Hugo.

Classé dans : poésie — Mots-clefs : — Rom @ .

Le doigt de la femme

Dieu prit sa plus molle argile
Et son plus pur kaolin,
Et fit un bijou fragile,
Mystérieux et câlin.

Il fit le doigt de la femme,
Chef-d’oeuvre auguste et charmant,
Ce doigt fait pour toucher l’âme
Et montrer le firmament.

Il mit dans ce doigt le reste
De la lueur qu’il venait
D’employer au front céleste
De l’heure où l’aurore naît.

Il y mit l’ombre du voile,
Le tremblement du berceau,
Quelque chose de l’étoile,
Quelque chose de l’oiseau.

Le Père qui nous engendre
Fit ce doigt mêlé d’azur,
Très fort pour qu’il restât tendre,
Très blanc pour qu’il restât pur,

Et très doux, afin qu’en somme
Jamais le mal n’en sortît,
Et qu’il pût sembler à l’homme
Le doigt de Dieu, plus petit.

Il en orna la main d’Eve,
Cette frêle et chaste main
Qui se pose comme un rêve
Sur le front du genre humain.

Cette humble main ignorante,
Guide de l’homme incertain,
Qu’on voit trembler, transparente,
Sur la lampe du destin.

Oh ! dans ton apothéose,
Femme, ange aux regards baissés,
La beauté, c’est peu de chose,
La grâce n’est pas assez ;

Il faut aimer. Tout soupire,
L’onde, la fleur, l’alcyon ;
La grâce n’est qu’un sourire,
La beauté n’est qu’un rayon ;

Dieu, qui veut qu’Eve se dresse
Sur notre rude chemin,
Fit pour l’amour la caresse,
Pour la caresse ta main.

Dieu, lorsque ce doigt qu’on aime
Sur l’argile fut conquis,
S’applaudit, car le suprême
Est fier de créer l’exquis.

Ayant fait ce doigt sublime,
Dieu dit aux anges : Voilà !
Puis s’endormit dans l’abîme ;
Le diable alors s’éveilla.

Dans l’ombre où Dieu se repose,
Il vint, noir sur l’orient,
Et tout au bout du doigt rose
Mit un ongle en souriant.

Victor Hugo.

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