
Spleen
J’ai plus de souvenirs que si j’avais mille ans.
Un gros meuble à tiroirs encombré de bilans,
De vers, de billets doux, de procès, de romances,
Avec de lourds cheveux roulés dans des quittances,
Cache moins de secrets que mon triste cerveau.
C’est une pyramide, un immense caveau,
Qui contient plus de morts que la fosse commune.
- Je suis un cimetière abhorré de la lune,
Où, comme des remords, se traînent de longs vers
Qui s’acharnent toujours sur mes morts les plus chers.
Je suis un vieux boudoir plein de roses fanées,
Où gît tout un fouillis de modes surannées,
Où les pastels plaintifs et les pâles Boucher,
Seuls, respirent l’odeur d’un flacon débouché.
Rien n’égale en longueur les boiteuses journées,
Quand sous les lourds flocons des neigeuses années
L’ennui, fruit de la morne incuriosité,
Prend les proportions de l’immortalité.
- Désormais tu n’es plus, ô matière vivante !
Qu’un granit entouré d’une vague épouvante,
Assoupi dans le fond d’un Saharah brumeux ;
Un vieux sphinx ignoré du monde insoucieux,
Oublié sur la carte, et dont l’humeur farouche
Ne chante qu’aux rayons du soleil qui se couche.
Charles Baudelaire.
En lisant ce poème que j’aime et qui m’aime,
je songe à mes souvenirs que j’aime et qui m’aiment,
à mes très chers déjà vus,
aux anges échus de Tarkovski ou d’Oshii,
aux flics déchus et aux putes angéliques d’Ellroy,
aux rêveuses de Victor Hugo et aux dormeuses de Charles Cros,
au dormeur du val,
à l’Ophélie de Rimbaud et d’Argento,
aux amoureux et aux amoureuses de Tagore,
à la lune et à la mer de Baudelaire,
à mes dormeuses et à mes dormeurs,
à la mer silencieuse et noire qui, d’astre en astre, attend avec nonchalence l’aventurier de demain,
à mes frères et soeurs d’âmes,
aux explorateurs et aux archéologues, à ceux d’hier et à ceux du futur,
à Howard Carter et au Capitaine Jean-Luc Picard,
à Hera dans National Geographic,
à la fille projetée de Boomer et de Galen,
au “I’m coming for all of you” de Laura Roslin,
au “All along the watchtower” de Kara Thrace,
à la destruction du vaisseau résurrection,
aux chauds sanglots et aux morts de Boomer, aux visions de Leoben,
aux centurions défilant sur le pont du Galactica,
au dernier vol et aux flamants roses de Laura Roslin et William Adama,
au dernier combat et au dernier saut du Galactica, à son dernier voyage,
aux adieux de Kara,
à la perfection de Sam,
au dernier voyage de Kosh et Sheridan,
à l’âme pure et chevaleresque du Marcus d’Ivanova,
à la plus belle aube de Minbar,
à la main de Delenn qui, chaque aurore, parvient à atteindre et à caresser son soleil,
à l’empreinte de G’Kar partout laissée sur l’héroïque station Babylon 5, et dans les âmes de ceux qui l’ont entendu,
au vaisseau en feu d’Hiroshi,
aux poèmes flamboyants de Batty,
aux jouets de J.F Sebastian,
aux larmes de Rachel, à la langue morte de Pris,
à la frêle poitrine de Catherine Spaak, au sourire enjôleur du gracile et grâcieux Chevalier de Maupin,
à la blanche Mariko Okada, aux pétales envolées et écarlates d’Akitsu,
à la fille du puisatier qui voudrait se cacher dans une boîte,
aux danses enflammées de Shah Rukh Khan, au regard en or de Kajol,
à l’âne Balthazar qui, lentement un matin, s’est endormi au milieu d’insoucieux moutons,
aux vertiges et aux quantiques de Carpenter,
aux rêves enfouis de John Ford, aux chevauchées du Duke,
aux bras de John Wayne portant au ciel la jeune Debbie,
aux larmes travesties de Melville,
aux dernières vérités d’Illyria,
à Buffy qui, dans la Bouche de l’enfer, se relève pour dire merde au Premier,
au sourire et à la mort d’un Rayon de soleil,
à la mort et au sourire de Daniela,
aux lucioles de Takahata,
aux braquages et aux échappées d’Omar Little,
au cimetière des éléphants, au royaume de Jane et Tarzan,
au bain de la comtesse de Lyndon,
aux derniers feux et aux dernières ombres du Berlin de La chute,
aux vents de Phenomena,
au “toute résistance est futile” des Borgs, et des profanateurs de Ferrara,
à l’oiseau rouge de Mugen,
aux trompettes d’Alamo,
à la main droite et à la main gauche de Durga,
aux rosées et aux lotus de Satyajit Ray,
aux lagons perdus de Michael Mann,
à l’avant dernier mohican et à la jeune fille qui n’a jamais atterri,
aux larmes de Billie Frechette,
aux évasions de John Dillinger,
à la flûte enivrante et au tigre endormi du Sixième sens,
à l’aube nouvelle de Max le taxi,
aux zombies liminaires et insouciants du Jour des morts-vivants,
aux souvenirs de Bub, à la révolte de Big Daddy,
au précieux de Gollum,
à la communauté de l’anneau,
au fils à venir d’Arwen et d’Aragorn,
à King Kong qui apprend aux bus et aux blondes à voler, à son royaume perdu,
à Tabata qui apprend à sa future tendre à voler puis à suspendre son vol,
aux prostituées libérées de Kill, la forteresse des samouraïs,
aux seins nus des femmes létales et tatouées de Gosha, à leurs corps à corps,
au corps dédié et oriental du Marc-Antoine de Milius,
aux orgies et au lit orphelin de Cleopâtre et Marc-Antoine,
aux voix et aux fresques érotiques du Narcisse noir qui, jusqu’à la fin des temps, continueront à s’extasier,
au lac d’Anju qui, toujours, murmure son refrain affligé,
aux voix d’outre-tombe et aux cerisiers de Mizoguchi qui, chaque jour, délivrent un remords et voient une fleur s’envoler,
à la Yang Kwei-fei de Bai Ju-yi,
aux rivières de Naruse,
à mes oreilles charmées par la sonorité des bijoux chevillés aux danseuses de Bollywood,
à mes oreilles bercées par les symphonies de Bear McCreary, par les mélancolies de Philip Glass, par l’”Au clair de lune” de Beethoven et de Van Sant, par la voix de Lata Mangeshkar pour “Kucch dil ne kaha”,
à mes oreilles enivrées et extasiées par des langues chantantes et lointaines, mais malgré tout familières, par le “Chaiyya Chaiyya” de Sapna Awasthi et Sukhwinder Singh, par les accents heike de Blade Runner et Battlestar Galactica, par les “To-o kami emi tame” des Ghost in the shell,
à mes oreilles chavirées par le trip fantômatique de Mugen, ou le trip lunatique d’Argento et de Donaggio,
à mes oreilles bouleversées par les plaintes de Nang Nak,
à mon coeur enflé par les tambours du Japon, ou le Morricone de Colorado et de Navajo Joe,
à mes narines flattées par des parfums caressants et lointains, mais autrefois si proches,
à mon palais et à mes yeux ravis des saveurs et décors du très indochinois “Madame Butterfly”,
à mes yeux ensorcelés par les danses du ventre de Salma et Malaika, ou par la poitrine de Faye Valentine,
à mes yeux enorgueillis par les saris et les étoffes fragiles,
à mes yeux fiers d’avoir contemplé et admiré le majestueux Sphinx et les pharaoniques pyramides, les magnifiques fresques du tombeau de Ramosé,
à mon regard enchanté d’avoir baisé les rives fleuries et prodigues du Nil, et au-delà, d’avoir soupçonné un désert parfait,
à mes pas subjugués d’avoir, à Karnak et au temple de Louxor, arpenté la terre arpentée il y a 3300 ans par les pieds royaux et complices de Touthankamon et Nefertiti,
à mes pas effarés d’avoir foulé la terre tombale et rosée des pharaons, la Vallée matricielle des Reines, la Vallée phallique des Rois,
d’avoir, sur le pont et dans le salon du S.S Karnak d’Agatha Christie, calqué mes pas et mes cocktails sur ceux d’Hercule Poirot,
à mon âme éblouie d’avoir partagé le tombeau de quelques Reines d’Egypte, d’avoir partagé le lit poétique des princesses thaïs ou khmers,
à mon âme irradiée de tous ces très chers souvenirs,
à mon âme avide de rêveries et de souvenirs futurs ; à Pétra, à Abu Simbel, à Pompei, à Rome, à Borobudur, à l’île d’Elephanta, à Jaipur, à Jodhpur, à Udaipur, à Khajuraho, au Taj Mahal, aux bains d’Hakone, aux daims de Nara, aux temples shintô, aux lagons de Bora Bora et ses soeurs, aux gorges du Verdon, aux jungles et aux volcans de Java, à Monument Valley et au Grand Canyon, au lac Powell de La planète des singes et à Yellowstone, aux cratères de la Lune, à l’ardente Venus, au sable rouge de Mars, aux vents de Jupiter, aux lacs de Titan, aux anneaux de Saturne, aux glaces de Pluton, aux soleils d’Alpha du Centaure, à Gliese 851, et à plus loin encore,
à mon âme envieuse de chimèriques amazones et de cités enfouies, d’explorer les merveilles perdues ou mythiques, des jardins suspendus de la fière Babylone au temple d’Artemis, de la tour de Babel aux harems de l’Inde pré-victorienne, en passant par le palais oublié et fantastique du Voleur de Bagdad, ou encore Fondcombe, La Moria, Minasterith, le gouffre de Helm, Osgiliath, Lorien, les tours de l’Isangar et du Mordor, la Comté, le Bradbury Building et les pyramides de la Tyrell Corporation, Naboo et Coruscant, la planète-mère des Vorlons et ses secrets, Z’ha’dum et ses ombres, Risa et ses sirènes…
Aussi, me sera-t-il permis, cet automne au pays du sourire, de louer et, plus profondément encor, d’aimer ce très cher poème de Baudelaire aux pieds des temples enlacés d’Angkor, aux pieds du Bayon ou du Ta Phrom, maintes fois visités, il y a peu, et bien longtemps, sous d’autres hospices, papillon qui, avec délice, s’en exhalait ou serpent qui, languissamment, la moindre pierre en caressait, jeune tigre rôdeur au feulement curieux ou petit singe mendiant et voleur, tailleur d’apsaras ou joueur de flûtes enchantées.
Aux rayons de lunes aussi.



























