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Les quantiques de John Carpenter

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Chaque espèce ressent l’approche de son extinction. Dixit John Carpenter dans L’antre de la folie. Certains de leurs membres plus que d’autres, pourrait-on ajouter tant Carpenter, tout au long de sa carrière, et spécialement dans Prince des ténèbres, s’est attelé à filmer cette approche avec un sens aquatique de la mise en scène en parfaite adéquation avec sa vision adulte et quantique du monde. Une vision, des sons, qui rendent compte de la porosité, des failles et de la complexité de notre univers. Carpenter croit à la mécanique quantique. Il ne croit pas et n’aime pas le monde aujourd’hui perçu, aujourd’hui voulu, il rejette le rationnel naïf, et ne se satisfait pas du religieux qui l’est encore davantage. Qui dit approche dit préliminaires. Et qui dit préliminaires chez Carpenter dit menaces. D’où un sens du cadre dédié à mettre en exergue ces menaces. Carpenter, on le sait, préfère filmer les préliminaires au chaos ou l’après que le chaos lui-même. C’est pourquoi il s’attache à filmer des rues et des paysages déserts, à composer des musiques obsédantes annonciatrices d’apocalypses, à raconter des possessions et des expulsions, des sièges et des retraites, à filmer sans les dévoiler des créatures échappées de dimensions parallèles (bien souvent des fantômes ou des démons du passé), en réalité rappelés ou invoqués par une société répressive et oppressive (Michael Myers, le tueur d’Halloween en goguette, né du puritanisme hypocrite anglo-saxon, est requis pour réprimer le sexe chez les jeunes, les extraterrestres d’Invasion Los Angeles sont requis pour prêter main forte aux républicains dans leur volonté d’uniformiser, autrement dit d’empecher toute pensée libre), en somme à gratter le vernis, l’apparence (le Dr Loomis qui figure le cinéaste s’échine en vain à prévenir les autres du danger encouru), la perception religieuse et primitive de l’univers (le professeur Birack qui parle au nom de Carpenter dénonce les mensonges de l’Eglise, l’”homme” des étoiles est envoyé pour contredire le religieux et donner du baume au coeur des hommes sans les réprimer, sans les oppresser, sans les limiter).

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Le sixième sens

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Qui, comme Michael Mann, raconte des histoires de solitudes, raconte forcément des désirs d’étreinte, donc le désir farouche et irrépressible de sentir gonflés un coeur désert(é) ou inassouvi et le coeur d’autrui, fut-il déjà épris et fut-il dans la peur et la mort. Qui raconte des désirs de coeurs gonflés peut raconter aussi des histoires de tueurs et de chasseurs.
Le sixième sens raconte ainsi des obsessions contraires, celles en premier lieu d’un chasseur qui pour capturer un tueur se projette dans son esprit torturé tout en essayant de conserver son intégrité, celles du tueur ensuite qui tue pour partager une intimité (l’intimité d’une famille en l’occurence) et qui, tout en aspirant à l’invisibilité (en aveuglant ses proies, ou ne laissant pas ”voir” les traits disgrâcieux de son visage), rêve d’étreindre les étoiles (des étoiles en poster dans sa tanière et qu’il associe à ses victimes), celles enfin du spectateur qui, fasciné (donc dérangé), se prête à l’expérience en pénétrant et le cerveau du serial killer et celui du profiler. A preuve la scène où Dragon rouge invite une aveugle à caresser un tigre endormi et à s’enivrer des battements de son coeur (l’invitant en réalité à écouter son coeur à lui), Michael Mann nous oblige avec une grande subtilité à partager l’ivresse pacifique de Dollarhyde, avant de partager devant un lit d’étoiles sa première expérience charnelle dénuée de violence.

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Diary of the dead

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diaryd1_modifié-2Plus Romero prend les rides de ses zombies, moins il s’attache aux vivants, moins il accorde crédit à ses personnages et acteurs parlants, plus il fait la place belle aux morts-vivants. Des morts revenus une nouvelle fois pour asséner à ses contemporains des vérités bien senties, mais aussi, quand ils ne sont pas (pré)occupés à leur foutre la trouille et à les dévorer, pour harmoniser et poétiser un monde qui a perdu beaucoup de son harmonie et de sa poésie. De son insouciance et de sa légereté. Hurlée par le cinéaste dès 68, la bêtise du genre humain, vécue et transmise ici via le rôle prédominant des médias bruts engendrés ou propagés par internet (où il est dit notamment qu’il vaut mieux filmer que prêter assistance à son prochain, que l’évenement n’a pas existé s’il n’a pas été filmé), conduira ses derniers représentants à se calfeutrer dans un réduit fortifié (une cave, voire une caverne, améliorée) encombré de vidéo-surveillances et du dernier cri technologique comme uniques moyens d’accéder à autrui et au monde (et au passage comme moyens de perdre son intimité), mais où l’on préferera jouer à la Nintendo plutôt que de rendre hommage à l’immense bibliothèque d’à côté, se soustrayant ainsi au génie humain. Où il ne viendra plus à l’idée de personne, sauf d’une blonde, de prendre la poudre d’escampette. Mine de rien, le moins spectaculaire et le moins excitant des films de zombies de son auteur (faute au concept même de cinéma-vérité donné au film et à la mise en scène) est sans doute aussi son plus radical.

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Chasseurs des ténèbres

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On l’a dit pour Ford et Melville, la vérité du cinéma, qui s’applique aussi à beaucoup d’autres cinéastes, est bien souvent un désir d’étreinte. Avec le ciel pour Ford ; avec l’océan pour Melville. Soit dans les deux cas un désir d’étreinte avec l’infini, avec l’absolu. Donc un désir d’élévation. L’autre vérité, celle de Gosha en l’occurence, est de raconter et de chorégraphier des corps à corps, en réalité d’intenses saillies, urgentes et fulgurantes. Autrement dit, de filmer une obsession charnelle qui, toujours, conduit à une éjaculation et à une fin sanglante. Chasseurs des ténèbres raconte une nouvelle fois cette obsession. De filmer des corps chargés d’érotisme donner la mort et la recevoir, de filmer des femmes superbes et fatales fondre sur une proie, sein nu et tanto entre les dents. De voir des peaux blanches se mêler à des peaux tatouées. De voir deux corps s’attirer l’un l’autre comme des aimants tragiques, s’exciter, se pénétrer, s’inter-pénétrer, pour dans la mort rester collés l’un à l’autre. Ce qui conduit à dire que le cinéma de Gosha carbure aussi à des désirs d’étreinte mais s’accomplit, s’assouvit, dans les ténèbres. Sauf que l’avant dernier corps à corps du film en question est un grand moment de poésie funèbre. Aussi beau que La mort des amants de Baudelaire. La noirceur de ce Gosha n’est pas celle du Corbucci d’Il grande silenzio. Le réalisateur nippon accorde à ses amants maudits l’union refusée de leur vivant, ne leur soumet ni les enfers ni le néant mais leur offre une barque fleurie qui les conduira à l’eldorado rêvé par Nakadai tout au long du film.
Monsieur le loup, c’est ainsi que Chise, la belle aveugle, appelait Kiba dans Kiba le loup enragé. Ce surnom, on pourrait tout aussi bien l’attribuer à Gosha lui-même tant son cinéma est tout à la fois féroce, fascinant et sensuel.

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Unité

Par-dessus l’horizon aux collines brunies,
Le soleil, cette fleur des splendeurs infinies,
Se penchait sur la terre à l’heure du couchant ;
Une humble marguerite, éclose au bord d’un champ,
Sur un mur gris, croulant parmi l’avoine folle,
Blanche épanouissait sa candide auréole ; 
Et la petite fleur, par-dessus le vieux mur,
Regardait fixement, dans l’éternel azur,
Le grand astre épanchant sa lumière immortelle.
«Et, moi, j’ai des rayons aussi !» lui disait-elle.

Victor Hugo, Les contemplations.

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Gollum

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Le seigneur des anneaux

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Le cinéma de Peter Jackson emprunte beaucoup à la poésie de Victor Hugo, fusse t-elle dessinée : il embrasse aussi bien le rêve des anges et des petits que la légende des rois, la caresse d’un regard et d’une brise que le fracas des épées et le vent de l’épopée, l’éclosion et le baiser d’une fleur que l’éruption et l’explosion d’un volcan. Ses élans, ses châtiments, ne gâtent jamais ses arrêts, ses contemplations. Son cinéma, comme la poésie d’Hugo, est ordonné par les rayons et les ombres, fait sienne l’idée que la beauté est à la fois ardente et mélancolique, l’idée aussi qu’un palais n’est rien sans sa rose et la femme à qui elle est dédiée, l’idée que cette rose vouée à lui rendre hommage, et inversement, peut, en se fanânt ou par son épine, l’en affecter. On peut le voir, Jackson, en réalisant la monumentale trilogie du Seigneur des anneaux, n’a pas seulement adapté Tolkien, il a traduit Hugo dans un genre, l’héroïc fantasy, et dans un langage, le cinématographe, qui, si le poète était né 100 ans plus tard, auraient peut-être et sans doute eu également ses faveurs. Dans Le Seigneur des anneaux, Jackson a filmé dans les yeux d’un enfant pas encore conçu la tristesse de voir sa mère ne pas prendre le chemin de son père, serti des cités fabuleuses ou des vestiges ô combien poétiques dans des montagnes, des vallées ou des forêts fantasmagoriques, pétrifié des anges ou des démons pour veiller sur des âmes blanches ou noires, levé des colosses gardiens de peuples, des tours monstrueuses aussi lugubres que la Tour des choses, levé des légions de créatures effrayantes pour en suspendre les horreurs en filmant le vol d’un papillon, suspendu le temps et offert le paradis en filmant le bonheur d’un pays de cocagne nommé Comté.
Son seigneur des anneaux vise bien souvent au même dessein supérieur que La légende des siècles : réinventer le monde pour défendre sa beauté, sa grâce et sa musique, contre ses misères et ses corruptions, contre les outrages qui lui sont infligés, contre l’industrie et le bruit de ses forges – déshumanisées mais néanmoins fascinantes. Où il est dit que la déforestation est un génocide, que la force naturelle (l’eau pour l’Isengard, le feu pour le Mordor et l’anneau) est seule capable de laver les péchés des pères. Où il est dit aussi que les petites gens doivent avoir l’hommage des grands.

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Aux rayons de soleils

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Spleen

J’ai plus de souvenirs que si j’avais mille ans.

Un gros meuble à tiroirs encombré de bilans,
De vers, de billets doux, de procès, de romances,
Avec de lourds cheveux roulés dans des quittances,
Cache moins de secrets que mon triste cerveau.
C’est une pyramide, un immense caveau,
Qui contient plus de morts que la fosse commune.
- Je suis un cimetière abhorré de la lune,
Où, comme des remords, se traînent de longs vers
Qui s’acharnent toujours sur mes morts les plus chers.
Je suis un vieux boudoir plein de roses fanées,
Où gît tout un fouillis de modes surannées,
Où les pastels plaintifs et les pâles Boucher,
Seuls, respirent l’odeur d’un flacon débouché.
Rien n’égale en longueur les boiteuses journées,
Quand sous les lourds flocons des neigeuses années
L’ennui, fruit de la morne incuriosité,
Prend les proportions de l’immortalité.
- Désormais tu n’es plus, ô matière vivante !
Qu’un granit entouré d’une vague épouvante,
Assoupi dans le fond d’un Saharah brumeux ;
Un vieux sphinx ignoré du monde insoucieux,
Oublié sur la carte, et dont l’humeur farouche
Ne chante qu’aux rayons du soleil qui se couche.

Charles Baudelaire.

En lisant ce poème que j’aime et qui m’aime,
je songe à mes souvenirs que j’aime et qui m’aiment,
à mes très chers déjà vus,
aux anges échus de Tarkovski ou d’Oshii,
aux flics déchus et aux putes angéliques d’Ellroy,
aux rêveuses de Victor Hugo et aux dormeuses de Charles Cros,
à l’Ophélie de Rimbaud et d’Argento,
aux amoureux et aux amoureuses de Tagore,
à la lune et à la mer de Baudelaire,
à mes dormeuses et à mes dormeurs,
à la mer silencieuse et noire qui, d’astre en astre, attend avec nonchalence l’aventurier de demain,
à mes frères et soeurs d’âmes,
aux explorateurs et aux archéologues, à ceux d’hier et à ceux du futur,
à Howard Carter et au Capitaine Jean-Luc Picard,
à Hera dans National Geographic,
à la fille projetée de Boomer et de Galen,
au “I’m coming for all of you” de Laura Roslin,
au “All along the watchtower” de Kara Thrace,
à la destruction du vaisseau résurrection,
aux chauds sanglots et aux morts de Boomer, aux visions de Leoben,
aux centurions défilant sur le pont du Galactica,
au dernier vol et aux flamants roses de Laura Roslin et William Adama,
au dernier combat et au dernier saut du Galactica, à son dernier voyage,
aux adieux de Kara,
à la perfection de Sam,
au dernier voyage de Kosh et Sheridan,
à l’âme pure et chevaleresque du Marcus d’Ivanova,
à la plus belle aube de Minbar,
à la main de Delenn qui, chaque aurore, parvient à atteindre et à caresser son soleil,
à l’empreinte de G’Kar partout laissée sur l’héroïque station Babylon 5, et dans les âmes de ceux qui l’ont entendu,
au vaisseau en feu d’Hiroshi,
aux poèmes flamboyants de Batty,
aux jouets de J.F Sebastian,
aux larmes de Rachel, à la langue morte de Pris,
à la frêle poitrine de Catherine Spaak, au sourire enjôleur du gracile et grâcieux Chevalier de Maupin,
à la blanche Mariko Okada, aux pétales envolées et écarlates d’Akitsu,
à la fille du puisatier qui voudrait se cacher dans une boîte,
aux danses enflammées de Shah Rukh Khan, au regard en or de Kajol,
à l’âne Balthazar qui, lentement un matin, s’est endormi au milieu d’insoucieux moutons,
aux vertiges et aux quantiques de Carpenter,
aux rêves enfouis de John Ford, aux chevauchées du Duke,
aux bras de John Wayne portant au ciel la jeune Debbie,
aux larmes travesties de Melville,
aux dernières vérités d’Illyria,
à Buffy qui, dans la Bouche de l’enfer, se relève pour dire merde au Premier,
au sourire et à la mort d’un Rayon de soleil,
à la mort et au sourire de Daniela,
aux lucioles de Takahata,
aux braquages et aux échappées d’Omar Little,
au cimetière des éléphants, au royaume de Jane et Tarzan,
au bain de la comtesse de Lyndon,
aux derniers feux et aux dernières ombres du Berlin de La chute,
aux vents de Phenomena,
au “toute résistance est futile” des Borgs, et des profanateurs de Ferrara,
à l’oiseau rouge de Mugen,
aux trompettes d’Alamo,
à la main droite et à la main gauche de Durga,
aux rosées et aux lotus de Satyajit Ray,
aux lagons perdus de Michael Mann,
à l’avant dernier mohican et à la jeune fille qui n’a jamais atterri,
aux larmes de Billie Frechette,
aux évasions de John Dillinger,
à la flûte enivrante et au tigre endormi du Sixième sens,
à l’aube nouvelle de Max le taxi,
aux zombies liminaires et insouciants du Jour des morts-vivants,
aux souvenirs de Bub, à la révolte de Big Daddy,
au précieux de Gollum,
à la communauté de l’anneau,
au fils à venir d’Arwen et d’Aragorn,
à King Kong qui apprend aux bus et aux blondes à voler, à son royaume perdu,
à Tabata qui apprend à sa future tendre à voler puis à suspendre son vol,
aux prostituées libérées de Kill, la forteresse des samouraïs,
aux seins nus des femmes létales et tatouées de Gosha, à leurs corps à corps,
au corps dédié et oriental du Marc-Antoine de Milius,
aux orgies et au lit orphelin de Cleopâtre et Marc-Antoine,
aux voix et aux fresques érotiques du Narcisse noir qui, jusqu’à la fin des temps, continueront à s’extasier,
au lac d’Anju qui, toujours, murmure son refrain affligé,
aux voix d’outre-tombe et aux cerisiers de Mizoguchi qui, chaque jour, délivrent un remords et voient une fleur s’envoler,
à la Yang Kwei-fei de Bai Ju-yi,
aux rivières de Naruse,
à mes oreilles charmées par la sonorité des bijoux chevillés aux danseuses de Bollywood,
à mes oreilles bercées par les symphonies de Bear McCreary, par les mélancolies de Philip Glass, par l’”Au clair de lune” de Beethoven et de Van Sant, par la voix de Lata Mangeshkar pour “Kucch dil ne kaha”,
à mes oreilles enivrées et extasiées par des langues chantantes et lointaines, mais malgré tout familières, par le “Chaiyya Chaiyya” de Sapna Awasthi et Sukhwinder Singh, par les accents heike de Blade Runner et Battlestar Galactica, par les “To-o kami emi tame” des Ghost in the shell,
à mes oreilles chavirées par le trip fantômatique de Mugen, ou le trip lunatique d’Argento et de Donaggio,
à mes oreilles bouleversées par les plaintes de Nang Nak,
à mon coeur enflé par les tambours du Japon, ou le Morricone de Colorado et de Navajo Joe,
à mes narines flattées par des parfums caressants et lointains, mais autrefois si proches,
à mon palais et à mes yeux ravis des saveurs et décors du très indochinois “Madame Butterfly”,
à mes yeux ensorcelés par les danses du ventre de Salma et Malaika, ou par la poitrine de Faye Valentine,
à mes yeux enorgueillis par les saris et les étoffes fragiles,
à mes yeux fiers d’avoir contemplé et admiré le majestueux Sphinx et les pharaoniques pyramides, les magnifiques fresques du tombeau de Ramosé,
à mon regard enchanté d’avoir baisé les rives fleuries et prodigues du Nil, et au-delà, d’avoir soupçonné un désert parfait,
à mes pas subjugués d’avoir, à Karnak et au temple de Louxor, arpenté la terre arpentée il y a 3300 ans par les pieds royaux et complices de Touthankamon et Nefertiti,
à mes pas effarés d’avoir foulé la terre tombale et rosée des pharaons, la Vallée matricielle des Reines, la Vallée phallique des Rois,
d’avoir, sur le pont et dans le salon du S.S Karnak d’Agatha Christie, calqué mes pas et mes cocktails sur ceux d’Hercule Poirot,
à mon âme éblouie d’avoir partagé le tombeau de quelques Reines d’Egypte, d’avoir partagé le lit poétique des princesses thaïs ou khmers,
à mon âme irradiée de tous ces très chers souvenirs,
à mon âme avide de rêveries et de souvenirs futurs ; à Pétra, à Abu Simbel, à Pompei, à Rome, à Borobudur, à l’île d’Elephanta, à Jaipur, à Jodhpur, à Udaipur, à Khajuraho, au Taj Mahal, aux bains d’Hakone, aux daims de Nara, aux temples shintô, aux lagons de Bora Bora et ses soeurs, aux gorges du Verdon, aux jungles et aux volcans de Java, à Monument Valley et au Grand Canyon, au lac Powell de La planète des singes et à Yellowstone, aux cratères de la Lune, à l’ardente Venus, au sable rouge de Mars, aux vents de Jupiter, aux lacs de Titan, aux anneaux de Saturne, aux glaces de Pluton, aux soleils d’Alpha du Centaure, à Gliese 851, et à plus loin encore,
à mon âme envieuse de chimèriques amazones et de cités enfouies, d’explorer les merveilles perdues ou mythiques, des jardins suspendus de la fière Babylone au temple d’Artemis, de la tour de Babel aux harems de l’Inde pré-victorienne, en passant par le palais oublié et fantastique du Voleur de Bagdad, ou encore Fondcombe, La Moria, Minasterith, le gouffre de Helm, Osgiliath, Lorien, les tours de l’Isangar et du Mordor, la Comté, le Bradbury Building et les pyramides de la Tyrell Corporation, Naboo et Coruscant, la planète-mère des Vorlons et ses secrets, Z’ha’dum et ses ombres, Risa et ses sirènes…
Aussi, me sera-t-il permis, cet automne au pays du sourire, de louer et, plus profondément encor, d’aimer ce très cher poème de Baudelaire aux pieds des temples enlacés d’Angkor, aux pieds du Bayon ou du Ta Phrom, maintes fois visités, il y a peu, et bien longtemps, sous d’autres hospices, papillon qui, avec délice, s’en exhalait ou serpent qui, languissamment, la moindre pierre en caressait, jeune tigre rôdeur au feulement curieux ou petit singe mendiant et voleur, tailleur d’apsaras ou joueur de flûtes enchantées.

Aux rayons de lunes aussi.

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Miss Pandemonium

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Les fiancées damnées de Dracula

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Femmes damnées

Comme un bétail pensif sur le sable couchées,
Elles tournent leurs yeux vers l’horizon des mers,
Et leurs pieds se cherchant et leurs mains rapprochées
Ont de douces langueurs et des frissons amers.

Les unes, coeurs épris des longues confidences,
Dans le fond des bosquets où jasent les ruisseaux,
Vont épelant l’amour des craintives enfances
Et creusent le bois vert des jeunes arbrisseaux ;

D’autres, comme des soeurs, marchent lentes et graves
A travers les rochers pleins d’apparitions,
Où saint Antoine a vu surgir comme des laves
Les seins nus et pourprés de ses tentations ;

Il en est, aux lueurs des résines croulantes,
Qui dans le creux muet des vieux antres païens
T’appellent au secours de leurs fièvres hurlantes,
Ô Bacchus, endormeur des remords anciens !

Et d’autres, dont la gorge aime les scapulaires,
Qui, recélant un fouet sous leurs longs vêtements,
Mêlent, dans le bois sombre et les nuits solitaires,
L’écume du plaisir aux larmes des tourments.

Ô vierges, ô démons, ô monstres, ô martyres,
De la réalité grands esprits contempteurs,
Chercheuses d’infini, dévotes et satyres,
Tantôt pleines de cris, tantôt pleines de pleurs,

Vous que dans votre enfer mon âme a poursuivies,
Pauvres soeurs, je vous aime autant que je vous plains,
Pour vos mornes douleurs, vos soifs inassouvies,
Et les urnes d’amour dont vos grands coeurs sont pleins !

A la pâle clarté des lampes languissantes,
Sur de profonds coussins tout imprégnés d’odeur
Hippolyte rêvait aux caresses puissantes
Qui levaient le rideau de sa jeune candeur.

Elle cherchait, d’un oeil troublé par la tempête,
De sa naïveté le ciel déjà lointain,
Ainsi qu’un voyageur qui retourne la tête
Vers les horizons bleus dépassés le matin.

De ses yeux amortis les paresseuses larmes,
L’air brisé, la stupeur, la morne volupté,
Ses bras vaincus, jetés comme de vaines armes,
Tout servait, tout parait sa fragile beauté.

Etendue à ses pieds, calme et pleine de joie,
Delphine la couvait avec des yeux ardents,
Comme un animal fort qui surveille une proie,
Après l’avoir d’abord marquée avec les dents.

Beauté forte à genoux devant la beauté frêle,
Superbe, elle humait voluptueusement
Le vin de son triomphe, et s’allongeait vers elle,
Comme pour recueillir un doux remerciement.

Elle cherchait dans l’oeil de sa pâle victime
Le cantique muet que chante le plaisir,
Et cette gratitude infinie et sublime
Qui sort de la paupière ainsi qu’un long soupir.

- ” Hippolyte, cher coeur, que dis-tu de ces choses ?
Comprends-tu maintenant qu’il ne faut pas offrir
L’holocauste sacré de tes premières roses
Aux souffles violents qui pourraient les flétrir ?

Mes baisers sont légers comme ces éphémères
Qui caressent le soir les grands lacs transparents,
Et ceux de ton amant creuseront leurs ornières
Comme des chariots ou des socs déchirants ;

Ils passeront sur toi comme un lourd attelage
De chevaux et de boeufs aux sabots sans pitié…
Hippolyte, ô ma soeur ! tourne donc ton visage,
Toi, mon âme et mon coeur, mon tout et ma moitié,

Tourne vers moi tes yeux pleins d’azur et d’étoiles !
Pour un de ces regards charmants, baume divin,
Des plaisirs plus obscurs je lèverai les voiles,
Et je t’endormirai dans un rêve sans fin ! “

Mais Hippolyte alors, levant sa jeune tête :
- ” Je ne suis point ingrate et ne me repens pas,
Ma Delphine, je souffre et je suis inquiète,
Comme après un nocturne et terrible repas.

Je sens fondre sur moi de lourdes épouvantes
Et de noirs bataillons de fantômes épars,
Qui veulent me conduire en des routes mouvantes
Qu’un horizon sanglant ferme de toutes parts.

Avons-nous donc commis une action étrange ?
Explique, si tu peux, mon trouble et mon effroi :
Je frissonne de peur quand tu me dis : ” Mon ange ! “
Et cependant je sens ma bouche aller vers toi.

Ne me regarde pas ainsi, toi, ma pensée !
Toi que j’aime à jamais, ma soeur d’élection,
Quand même tu serais une embûche dressée
Et le commencement de ma perdition ! “

Delphine secouant sa crinière tragique,
Et comme trépignant sur le trépied de fer,
L’oeil fatal, répondit d’une voix despotique :
- ” Qui donc devant l’amour ose parler d’enfer ?

Maudit soit à jamais le rêveur inutile
Qui voulut le premier, dans sa stupidité,
S’éprenant d’un problème insoluble et stérile,
Aux choses de l’amour mêler l’honnêteté !

Celui qui veut unir dans un accord mystique
L’ombre avec la chaleur, la nuit avec le jour,
Ne chauffera jamais son corps paralytique
A ce rouge soleil que l’on nomme l’amour !

Va, si tu veux, chercher un fiancé stupide ;
Cours offrir un coeur vierge à ses cruels baisers ;
Et, pleine de remords et d’horreur, et livide,
Tu me rapporteras tes seins stigmatisés…

On ne peut ici-bas contenter qu’un seul maître ! “
Mais l’enfant, épanchant une immense douleur,
Cria soudain : – ” Je sens s’élargir dans mon être
Un abîme béant ; cet abîme est mon cœur !

Brûlant comme un volcan, profond comme le vide !
Rien ne rassasiera ce monstre gémissant
Et ne rafraîchira la soif de l’Euménide
Qui, la torche à la main, le brûle jusqu’au sang.

Que nos rideaux fermés nous séparent du monde,
Et que la lassitude amène le repos !
Je veux m’anéantir dans ta gorge profonde,
Et trouver sur ton sein la fraîcheur des tombeaux ! “

- Descendez, descendez, lamentables victimes,
Descendez le chemin de l’enfer éternel !
Plongez au plus profond du gouffre, où tous les crimes,
Flagellés par un vent qui ne vient pas du ciel,

Bouillonnent pêle-mêle avec un bruit d’orage.
Ombres folles, courez au but de vos désirs ;
Jamais vous ne pourrez assouvir votre rage,
Et votre châtiment naîtra de vos plaisirs.

Jamais un rayon frais n’éclaira vos cavernes ;
Par les fentes des murs des miasmes fiévreux
Filtrent en s’enflammant ainsi que des lanternes
Et pénètrent vos corps de leurs parfums affreux.

L’âpre stérilité de votre jouissance
Altère votre soif et roidit votre peau,
Et le vent furibond de la concupiscence
Fait claquer votre chair ainsi qu’un vieux drapeau.

Loin des peuples vivants, errantes, condamnées,
A travers les déserts courez comme les loups ;
Faites votre destin, âmes désordonnées,
Et fuyez l’infini que vous portez en vous !

Charles Baudelaire.

Les vampires de Stanley Kubrick

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Je te frapperai sans colère
Et sans haine, — comme un boucher !
Comme Moïse le rocher,
— Et je ferai de ta paupière,

Pour abreuver mon Saharah,
Jaillir les eaux de la souffrance ;
Mon désir gonflé d’espérance
Sur tes pleurs salés nagera

Comme un vaisseau qui prend le large,
Et dans mon cœur qu’ils soûleront
Tes chers sanglots retentiront
Comme un tambour qui bat la charge !

Ne suis-je pas un faux accord
Dans la divine symphonie,
Grâce à la vorace Ironie
Qui me secoue et qui me mord ?

Elle est dans ma voix, la criarde !
C’est tout mon sang, ce poison noir !
Je suis le sinistre miroir
Où la mégère se regarde.

Je suis la plaie et le couteau !
Je suis le soufflet et la joue !
Je suis les membres et la roue,
Et la victime et le bourreau !

Je suis de mon cœur le vampire,
— Un de ces grands abandonnés
Au rire éternel condamnés,
Et qui ne peuvent plus sourire !

Charles Baudelaire.

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Classé dans : Actrices, Cinéma, Inde, poésie — Rom @ .

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Classé dans : Cinéma, giallo, poésie, science-fiction — Mots-clefs : — Rom @ .

Ophélie

I

Sur l’onde calme et noire où dorment les étoiles
La blanche Ophélia flotte comme un grand lys,
Flotte très lentement, couchée en ses longs voiles…
- On entend dans les bois lointains des hallalis.

Voici plus de mille ans que la triste Ophélie
Passe, fantôme blanc, sur le long fleuve noir.
Voici plus de mille ans que sa douce folie
Murmure sa romance à la brise du soir.

Le vent baise ses seins et déploie en corolle
Ses grands voiles bercés mollement par les eaux ;
Les saules frissonnants pleurent sur son épaule,
Sur son grand front rêveur s’inclinent les roseaux.

Les nénuphars froissés soupirent autour d’elle ;
Elle éveille parfois, dans un aune qui dort,
Quelque nid, d’où s’échappe un petit frisson d’aile :
- Un chant mystérieux tombe des astres d’or.

II

Ô pâle Ophélia ! belle comme la neige !
Oui tu mourus, enfant, par un fleuve emporté !
- C’est que les vents tombant des grands monts de Norwège
T’avaient parlé tout bas de l’âpre liberté ;

C’est qu’un souffle, tordant ta grande chevelure,
A ton esprit rêveur portait d’étranges bruits ;
Que ton coeur écoutait le chant de la Nature
Dans les plaintes de l’arbre et les soupirs des nuits ;

C’est que la voix des mers folles, immense râle,
Brisait ton sein d’enfant, trop humain et trop doux ;
C’est qu’un matin d’avril, un beau cavalier pâle,
Un pauvre fou, s’assit muet à tes genoux !

Ciel ! Amour ! Liberté ! Quel rêve, ô pauvre Folle !
Tu te fondais à lui comme une neige au feu :
Tes grandes visions étranglaient ta parole
- Et l’Infini terrible effara ton oeil bleu !

III

- Et le Poète dit qu’aux rayons des étoiles
Tu viens chercher, la nuit, les fleurs que tu cueillis ;
Et qu’il a vu sur l’eau, couchée en ses longs voiles,
La blanche Ophélia flotter, comme un grand lys.

Arthur Rimbaud.

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Classé dans : Cinéma, poésie — Mots-clefs : — Rom @ .

solaris11_modifié-2

Qu’il vienne, qu’il vienne, le temps dont on s’éprenne.

Arthur Rimbaud. Tarkovski aussi.

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Nang Nak

Classé dans : Cinéma, poésie — Rom @ .

Qui, dans le murmure d’une rivière,
S’en va à la guerre,
Et s’éloigne d’une âme frêle
S’éloigne aussi de la sienne.

Et celle qui, dans une rivière de silence,
Tous les jours, attend son a(i)mant,
Effleurant un enfant, qui, jamais, ne sera vivant,
Meurt dans un long tourment.

Lui, bébé jamais né vivant,
Qui, affolé par les éléments,
Cherche les bras de sa maman, résistante à la fureur des vents,
Attend la chaleur de son coeur, mort-vivant.

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