Nexus six

.

Lady Yakuza

Classé dans : Cinéma, Japon, yakuza eiga — Rom @ .

Je vous remercie à l’avance pour votre attention. Permettez-moi de me présenter. Je suis originaire du village d’Itsuki dans le fief de Higo. Je m’appelle Ryuko Yano. On me surnomme Oryu la Pivoine Rouge. Comme vous le voyez, je ne suis qu’une simple femme. Je vous prie de m’accorder votre amitié et votre soutien.

Imaginez. Un personnage d’une élégance (d’âme compris) rare. Une femme yakuza durant l’ère Meiji. Une bakuto : une joueuse itinérante. Un fantasme. Auprès de qui il serait beau de mourir. Un katana à la main, le kimono fendu et ensanglanté, un tigre rugissant dans le dos. Après avoir pu assister à ses présentations dans les règles de l’art (édictées par les premiers yakuzas). Après avoir pu combattre à ses côtés toutes les injustices, et avoir pu affronter en sa compagnie les ennemis du petit peuple ou les yakuzas qui font affront au code, au Ninkyodo (la Voie chevaleresque). Après avoir pu terrasser tous les ignobles : assassins et proxénètes de la pire espèce. Après avoir pu admirer son courage de lionne et sa grâce de gazelle, avoir pu contempler ses tragiques mais éblouissantes pivoines rouges qui ondulent sur son épaule. S’identifier aux compagnons d’arme d’Oryu, tels les yakuzas vagabonds incarnés par Ken Takakura ou Koji Tsuruta, participe aussi au bonheur engendré par la saga en huit volumes nommée Lady Yakuza.
Imaginez encore. Cheveux en liberté, la Pivoine Rouge parée d’un magnifique kimono noir et blanc, un tantô sanguignolant dans une main et un révolver fumant dans l’autre, qui vient de décimer un clan entier. Avant de régler son compte au chef dudit clan, le visage pur d’Oryu zébré d’un éclair. Un éclair signé Kato Tai. Aussi emblématique et tétanisant que le plan de Seijun Suzuki qui, dans La vie d’un tatoué, montrait le kimono de son héros fendu par un sabre, dévoilant son tatouage dorsal.
Imaginez enfin. Après un deuil, trois regards qui, avec classe, décident d’affronter seuls une horde de yakuzas sans honneur. Pour sceller leur engagement, une chanson, l’hymne à Oryu, une élégie en vérité. Puis une barque, qui les conduit nonchalemment dans la nuit, des flocons qui commencent à tomber sur les trois personnages, debouts. A l’issue du combat, dans un quartier d’Osaka sous la neige, des dixaines d’hommes en kimonos noirs d’un clan ami, têtes inclinées et lanternes à la main, forment une haie d’honneur et de respect aux trois personnages en question : Oryu la légendaire Pivoine rouge et chef du clan Yano (lumineuse Junko Fuji), le très dévoué et fantasque chef de clan Kumatora (Tomisaburo Wakayama) et le sans clan Kitahashi (Bunta Sugawara). Soit un très beau chant du cygne, signé Buichi Saito, l’admirable réalisateur du quatrième volet des Baby Cart. Le monde de la Pivoine Rouge est celui des yakuzas de cinéma. Qui appartiennent au genre du Ninkyo Eiga, film de chevalerie ayant attrait à l’univers desdits yakuzas.
Grâce à HK vidéo et à son manitou Christophe Gans, éditant les huit films de la saga dans un bel écrin, il est désormais aisé de pouvoir arrêter d’imaginer.

.

Classé dans : poésie — Mots-clefs : — Rom @ .

Fantômes

I

Hélas ! que j’en ai vu mourir de jeunes filles !
C’est le destin. Il faut une proie au trépas.
Il faut que l’herbe tombe au tranchant des faucilles ;
Il faut que dans le bal les folâtres quadrilles
Foulent des roses sous leurs pas.

Il faut que l’eau s’épuise à courir les vallées ;
Il faut que l’éclair brille, et brille peu d’instants,
Il faut qu’avril jaloux brûle de ses gelées
Le beau pommier, trop fier de ses fleurs étoilées,
Neige odorante du printemps.

Oui, c’est la vie. Après le jour, la nuit livide.
Après tout, le réveil, infernal ou divin.
Autour du grand banquet siège une foule avide ;
Mais bien des conviés laissent leur place vide.
Et se lèvent avant la fin.

II

Que j’en ai vu mourir ! – L’une était rose et blanche ;
L’autre semblait ouïr de célestes accords ;
L’autre, faible, appuyait d’un bras son front qui penche,
Et, comme en s’envolant l’oiseau courbe la branche,
Son âme avait brisé son corps.

Une, pâle, égarée, en proie au noir délire,
Disait tout bas un nom dont nul ne se souvient ;
Une s’évanouit, comme un chant sur la lyre ;
Une autre en expirant avait le doux sourire
D’un jeune ange qui s’en revient.

Toutes fragiles fleurs, sitôt mortes que nées !
Alcyions engloutis avec leurs nids flottants !
Colombes, que le ciel au monde avait données !
Qui, de grâce, et d’enfance, et d’amour couronnées,
Comptaient leurs ans par les printemps !

Quoi, mortes ! quoi, déjà, sous la pierre couchées !
Quoi ! tant d’êtres charmants sans regard et sans voix !
Tant de flambeaux éteints ! tant de fleurs arrachées !…
Oh ! laissez-moi fouler les feuilles desséchées,
Et m’égarer au fond des bois !

Deux fantômes ! c’est là, quand je rêve dans l’ombre,
Qu’ils viennent tour à tour m’entendre et me parler.
Un jour douteux me montre et me cache leur nombre.
A travers les rameaux et le feuillage sombre
Je vois leurs yeux étinceler.

Mon âme est une sœur pour ces ombres si belles.
La vie et le tombeau pour nous n’ont plus de loi.
Tantôt j’aide leurs pas, tantôt je prends leurs ailes.
Vision ineffable où je suis mort comme elles,
Elles, vivantes comme moi !

Elles prêtent leur forme à toutes mes pensées.
Je les vois ! je les vois ! Elles me disent : Viens !
Puis autour d’un tombeau dansent entrelacées ;
Puis s’en vont lentement, par degrés éclipsées.
Alors je songe et me souviens…

III

Une surtout. – Un ange, une jeune espagnole !
Blanches mains, sein gonflé de soupirs innocents,
Un œil noir, où luisaient des regards de créole,
Et ce charme inconnu, cette fraîche auréole
Qui couronne un front de quinze ans !

Non, ce n’est point d’amour qu’elle est morte : pour elle,
L’amour n’avait encor ni plaisirs ni combats ;
Rien ne faisait encor battre son cœur rebelle ;
Quand tous en la voyant s’écriaient : Qu’elle est belle !
Nul ne le lui disait tout bas.

Elle aimait trop le bal, c’est ce qui l’a tuée.
Le bal éblouissant ! le bal délicieux !
Sa cendre encor frémit, doucement remuée,
Quand, dans la nuit sereine, une blanche nuée
Danse autour du croissant des cieux.

Elle aimait trop le bal. – Quand venait une fête,
Elle y pensait trois jours, trois nuits elle en rêvait,
Et femmes, musiciens, danseurs que rien n’arrête,
Venaient, dans son sommeil, troublant sa jeune tête,
Rire et bruire à son chevet.

Puis c’étaient des bijoux, des colliers, des merveilles !
Des ceintures de moire aux ondoyants reflets ;
Des tissus plus légers que des ailes d’abeilles ;
Des festons, des rubans, à remplir des corbeilles ;
Des fleurs, à payer un palais !

La fête commencée, avec ses sœurs rieuses
Elle accourait, froissant l’éventail sous ses doigts,
Puis s’asseyait parmi les écharpes soyeuses,
Et son cœur éclatait en fanfares joyeuses,
Avec l’orchestre aux mille voix.

C’était plaisir de voir danser la jeune fille !
Sa basquine agitait ses paillettes d’azur ;
Ses grands yeux noirs brillaient sous la noire mantille.
Telle une double étoile au front des nuits scintille
Sous les plis d’un nuage obscur.

Tout en elle était danse, et rire, et folle joie.
Enfant ! – Nous l’admirions dans nos tristes loisirs ;
Car ce n’est point au bal que le cœur se déploie,
La centre y vole autour des tuniques de soie,
L’ennui sombre autour des plaisirs.

Mais elle, par la valse ou la ronde emportée,
Volait, et revenait, et ne respirait pas,
Et s’enivrait des sons de la flûte vantée,
Des fleurs, des lustres d’or, de la fête enchantée,
Du bruit des vois, du bruit des pas.

Quel bonheur de bondir, éperdue, en la foule,
De sentir par le bal ses sens multipliés,
Et de ne pas savoir si dans la nue on roule,
Si l’on chasse en fuyant la terre, ou si l’on foule
Un flot tournoyant sous ses pieds !

Mais hélas ! il fallait, quand l’aube était venue,
Partir, attendre au seuil le manteau de satin.
C’est alors que souvent la danseuse ingénue
Sentit en frissonnant sur son épaule nue
Glisser le souffle du matin.

Quels tristes lendemains laisse le bal folâtre !
Adieu parure, et danse, et rires enfantins !
Aux chansons succédait la toux opiniâtre,
Au plaisir rose et frais la fièvre au teint bleuâtre,
Aux yeux brillants les yeux éteints.

IV

Elle est morte. – A quinze ans, belle, heureuse, adorée !
Morte au sortir d’un bal qui nous mit tous en deuil.
Morte, hélas ! et des bras d’une mère égarée
La mort aux froides mains la prit toute parée,
Pour l’endormir dans le cercueil.

Pour danser d’autres bals elle était encor prête,
Tant la mort fut pressée à prendre un corps si beau !
Et ces roses d’un jour qui couronnaient sa tête,
Qui s’épanouissaient la veille en une fête,
Se fanèrent dans un tombeau.

V

Sa pauvre mère ! – hélas ! de son sort ignorante,
Avoir mis tant d’amour sur ce frêle roseau,
Et si longtemps veillé son enfance souffrante,
Et passé tant de nuits à l’endormir pleurante
Toute petite en son berceau !

A quoi bon ? – Maintenant la jeune trépassée,
Sous le plomb du cercueil, livide, en proie au ver,
Dort ; et si, dans la tombe où nous l’avons laissée,
Quelque fête des morts la réveille glacée,
Par une belle nuit d’hiver,

Un spectre au rire affreux à sa morne toilette
Préside au lieu de mère, et lui dit : Il est temps !
Et, glaçant d’un baiser sa lèvre violette,
Passe les doigts noueux de sa main de squelette
Sous ses cheveux longs et flottants.

Puis, tremblante, il la mène à la danse fatale,
Au chœur aérien dans l’ombre voltigeant ;
Et sur l’horizon gris la lune est large et pâle,
Et l’arc-en-ciel des nuits teint d’un reflet d’opale
Le nuage aux franges d’argent.

VI

Vous toutes qu’à ses jeux le bal riant convie,
Pensez à l’espagnole éteinte sans retour,
Jeunes filles ! Joyeuse, et d’une main ravie,
Elle allait moissonnant les roses de la vie,
Beauté, plaisir, jeunesse, amour !

La pauvre enfant, de fête en fête promenée,
De ce bouquet charmant arrangeait les couleurs ;
Mais qu’elle a passé vite, hélas ! l’infortunée !
Ainsi qu’Ophélia par le fleuve entraînée,
Elle est morte en cueillant des fleurs !

Victor Hugo, Les orientales.

.

Classé dans : Cinéma, Japon, poésie — Mots-clefs :, — Rom @ .

Car l’âme d’une fleur parle au coeur d’une femme…

Victor Hugo. Mikio Naruse aussi.

.

24

Classé dans : Séries — Rom @ .

A raconter des dilemnes et des résistances, 24 culmine lors de ses abandons et lors de ses délivrances. A questionner l’opportunité du sacrifice et de la torture (pour empecher l’explosion imminente d’une bombe nucléaire, la diffusion d’un gaz neuro-toxique ou bien encore d’un virus mortel), 24 se veut spectacle tachycardique qui donne à l’urgence et à l’importance du danger le pouvoir exceptionnel de déroger à la ryhtmie de moins en moins sûre en vigueur dans nos démocraties. Autrement dit, 24 ne sied pas à ceux qui, vivant dans leur nid paisible et douillet, ont le temps de réflechir au moindre battement de leur coeur (dans le cas des terroristes de 24 ou de leurs complices, tout à fait injustifié). Sans évacuer le danger de voir l’aryhtmie ériger en norme de vie (jusqu’où une démocratie peut aller sans se renier, jusqu’où veut-elle aller pour pouvoir se défendre contre la terreur et la barbarie, contre des individus qui entendent la détruire ?), la série nous dit avec force et plus ou moins de réussite (la saison 5, 2 et 3 pour le plus, et la saison 6 pour le moins) que les droits de l’homme sont parfois l’ennemi de la rationalité et de l’intérêt commun (qui veut notamment qu’il vaut mieux sacrifier une vie que des milliers ou des millions d’autres), opposant constamment l’intelligence quasiment sans faille de Jack Bauer (excepté au début de la saison 6, le séjour dans les geoles chinoises lui ayant fait perdre une partie de son bon sens) à la lâcheté toujours plus grande de ses supérieurs ou de ses juges (voir celle du Président Wayne Palmer durant la première partie de la saison 6, ou celle du sénateur de la saison 7). On a vu dans le patriotisme de Bauer le patriotisme dévoyé de Bush, il en est l’exact contraire. Sous ses atours de spectacle bigger than life, 24 n’en est pas moins une série engagée et anticipatrice. La saison 2 n’octroie pas seulement la présidence des Etats-Unis à un afro-américain (au passage, qui en a beaucoup plus dans le pantalon qu’Obama, un président qui n’aurait jamais abandonné la Lune et qui n’aurait jamais cédé aux Chinois), elle désigne aussi les profiteurs et très probables instigateurs d’une guerre à venir, la guerre d’Irak : les marchands d’armes et les pétroliers. Il est bon de rappeler que les barbus et autres fanatiques adeptes du retour au Moyen-Âge voire à l’âge de pierre ont dans cette série presque toujours le concours de hauts responsables gouvernementaux (dans le but de les instrumentaliser) et/ou de multinationales opaques (dans le but de servir leur but mercantile et leur soif de pouvoir). Enfin, à mettre en scène avec brio des complots et des attentats terroristes, 24 réussit aussi dans l’intime : le discours de Jack à Nina sur ce qu’elle a enlevé au monde, les remerciements du Président David Palmer à son ami Jack, ou encore  Bauer en rage contre le ministre Heller à la fin de la saison 6.

Tiens, çà c’est pour la douleur…

.

A la recherche de Jack et Rose

Classé dans : Cinéma — Rom @ .

A l’heure du triomphe tant artistique que commercial d’Avatar, rappeler que le temps ne saurait altérer le chef d’oeuvre de James Cameron, l’un des plus beaux joyaux et l’un des plus beaux vertiges qui soient, j’ai nommé Titanic. A l’heure où Avatar détrône Titanic au box office mondial, rappeler que Cameron, en filmant le naufrage d’un fleuron de la civilisation (pour ruiner sa prétention à maîtriser Mère Nature, pour ruiner celle des nantis à toujours gagner), a filmé aussi l’une des plus belles histoires d’amour, les plus beaux vestiges et les plus beaux poèmes, les rayons et les ombres de Victor Hugo, l’Ophélie de Rimbaud et la mort des amants de Baudelaire. A l’heure où Avatar entend venger tous les peuples naturalistes génocidés, Titanic, en filmant notamment le plus beau crachat au visage et la plus éloquente galerie de photos de femme libre, s’évertuait à venger toutes les héroïnes sacrifiées et crucifiées de Mizoguchi. A l’heure où Avatar donne à voir de fantastiques chimères, Titanic offrait au spectateur l’une des plus palpitantes poitrines que des yeux de cinéphages aient contemplées et une sublime voûte étoilée dédiée à accueillir des centaines d’âmes gelées, avant de lui offrir les plus émouvantes retrouvailles et les plus belles noces post-mortem. A l’heure où Avatar donne à son héros la faveur de voir, Titanic offrait au spectateur l’immense privilège d’écouter le coeur d’une femme et son océan de secrets : l’océan de Rose Dawson. Et de voir son précieux couler dans l’océan pour rejoindre le jeune homme qui l’avait sauvé : Jack Dawson. A raconter une tentative de génocide ou une catastrophe, Cameron ne cesse en réalité de filmer des rayons fabuleux, des rayons nommés Jake et Neytiri ou Jack et Rose.

.

A la recherche de rayons fabuleux

Classé dans : Cinéma, science-fiction — Rom @ .

Montre-moi de quoi tu es fait.

A la question de savoir de quels rêves et de quelles visions, de quelles flammes et de quelles douleurs seront faits les androïdes de demain, Blade Runner répond aussi que les hommes n’en seront alors plus doués, ne seront plus que des zombies incapables de sur-vivre et d’hurler à la mort, de voir et d’éprouver le désir de voir des rayons. Il y a un peu de moi en vous : JF Sebastian est l’exception qui confirme cette noire vérité. Car il est le dernier des hommes, ses automates maladroits ont plus à dire que les pantins désarticulés et écervelés qui déambulent dans les rues saturées d’ondes et de rayons négatifs. Où est-ce que tu vas ? Blade Runner nous répond nulle part. Sa beauté est néanmoins infinie, car des répliques visionnaires et parricides, seuls capables désormais de rechercher et de reconnaître des rayons fabuleux, viennent de sonner la relève.

A la recherche de Catherine Spaak

Classé dans : Actrices, Cinéma, giallo — Mots-clefs :, — Rom @ .

.

Mémoires de geishas

Classé dans : Cinéma, Japon — Mots-clefs : — Rom @ .

Quelle est la beauté et la vérité du cinéma de Kenji Mizoguchi ? Donner à la lumière de ses films la grâce d’éclairer les âmes des jeunes filles, avant, pendant et après leurs désillusions. Donner aux ombres (autrement dit des faiblesses, en l’occurence celles des hommes) le pouvoir d’éroder leurs rêves et leurs sourires. Donner aux cerisiers et au son du koto l’ivresse de les consoler. (Et celle de nous languir.) Donner à ses mouvements de caméra la faveur de figurer le cours d’une rivière. Qui lui-même figure le cours d’une âme, de ses mélancolies à ses ruines. Jusqu’à son estuaire. Jusqu’au Grand Océan.

.

Inglourious Basterds

Classé dans : Cinéma — Mots-clefs :, — Rom @ .

Vous, je sais pas, mais moi, je suis pas descendu de ma montagne, je me suis pas tapé 5000 km d’océan et la moitié de la Sicile, j’ai pas sauté d’un avion pour donner aux nazis une leçon d’humanité.

Aimer le dernier Tarantino se nourrit du sentiment indéfectible que son cinéma n’est pas « du cinéma ». D’une foi infaillible qu’il n’est pas feint, ni vain. Qu’il a une volonté et une conscience propre. Celle de (se) faire jouir, et de donner un cachet de plus en plus exutoire à ses histoires.  Jusqu’à vouloir, avec Inglourious Basterds, venger un génocide en jouant à l’apache, et en donnant à la pellicule de cinéma le pouvoir d’exercer ladite vengeance. Jusqu’à échafauder la chute fantasmée d’un régime de folie, en l’occurence la chute du IIIème reich dans un cinoche, non ce qu’elle fut donc, mais ce qu’elle aurait du être : le résultat d’une vengeance identitaire, personnelle, intime. Jusqu’à parvenir à filmer la douleur, l’enfer et l’abîme. Que toutes les citations de Tarantino ne lui servent ni à trahir ni à s’approprier le bien d’autrui pour berlurer les cinéphages en herbe. Car Inglourious Basterds est aussi un flagrant et violent démenti à tous ceux qui voient en Tarantino un faussaire, un usurpateur, un abuseur, un compilateur. Car voyez-vous, la volonté dont il est question dans Inglourious Basterds s’appelle de la rage. Et la rage n’est jamais calculée. Que ceux ayant qualifié Tarantino de crétin et clamé la mort du cinéma avec les années 60 devraient ravaler leurs paroles en tremblant devant la cavale désespérée de Shosanna, devant sa chute, ou durant sa vengeance d’outre-tombe. Que le dialogue au début du métrage entre le colonel SS (génial Christoph Waltz) et le fermier français n’a pas vocation à asséner au spectateur le goût de Tarantino pour le lait ou à nous livrer sa fable du rat et de l’écureuil, mais bel et bien à nous offrir un monument à la gloire du cinéma, un moment de tension indélébile. Que les larmes de Perrier Lapadite ne sont pas de crocodile, mais bel et bien celles d’un homme déchiré qui doit sacrifier une famille pour sauver la sienne, que la mise en scène de la fuite de Shosanna n’est pas seulement un hommage à Sergio Leone et à John Ford, mais figure, avec une intensité inouie, toutes les évasions à la barbarie, nazie ou autre. Qu’à l’inverse la confrontation en italien entre le colonel SS et Aldo l’apache est à mourir de rire. Qu’embraser un cinéma, autrement dit un lieu sacré pour Tarantino et nous autres, ne sert pas seulement à l’histoire, à retourner l’horreur et le feu à l’envoyeur, à exercer une vengeance posthume (la vengeance la plus sensationnelle jamais filmée), à dépolluer un lieu souillé, à mettre en scène une déclaration d’amour  fou d’un artiste envers son art, mais réifie aussi un affranchissement total, celui d’un cinéaste qui clame haut et fort que la séquence ne doit son ampleur dantesque qu’à lui-même. Oui, Quentin, il s’agit bien là de ton chef d’oeuvre.

Oui, Shosanna.

.

Classé dans : Cinéma — Mots-clefs : — Rom @ .

Welcome to Hell and burn. Have a fucking bad trip, mother fuckers…

Je suis Shosanna.

.

A la recherche de l’Eve future

Classé dans : Cinéma, Japon, science-fiction — Mots-clefs : — Rom @ .

Quelle est la beauté première du cinéma d’Oshii et de Ghost in the shell en particulier ? Un désir de fusion, pour combler une volonté d’accomplissement, donc d’élévation, et au-delà, à l’instar de Tarkovski, un désir d’embrasser la grâce des anges. Autrement dit de faire l’amour. En premier lieu avec soi-même. Pouvoir embrasser son reflet avant de pouvoir se mélanger à l’autre et au cosmos, sans préjudice de son intégrité. D’abord, désir de cinéma, désir esthétique, désir pour Oshii de fusionner avec son art, pleinement assouvi avec Avalon. Où il est dit que le cinéaste imprime dans chaque fragment de pellicule, chaque note, le reflet de son âme mélancolique. Velléité d’accomplissement à travers un art donc, et bien-sûr pour les personnages de ses films. Des personnages en proie à un malaise existentiel, à un manque, à une absence, à une solitude. Dans Ghost in the shell, désir pleinement assouvi par l’union métaphysique de Motoko Kusanagi et du maître des poupées, scellée, sanctifiée  par l’apparition d’un ange, au moment même où leurs véhicules, devenus désormais obsolètes, sont détruits. Dans Avalon, désir assouvi quand Ash gagne son droit d’accès à l’île mythique éponyme. Dans Innocence, désir laissé en suspens, mais plus que jamais explicite lorsque la chanson du générique de fin entonne « Follow me », priant ainsi Batou de la rejoindre, elle, Motoko, l’Eve future.

.

Coquilles

Classé dans : Séries — Mots-clefs : — Rom @ .

C’est la gorge serrée que le spectateur finit cet épisode d’Angel. Winifred Burkle quitte le foyer parental pour prendre la route de la Cité des Anges. Et vivre les aventures fantastiques que l’on sait. Survivre dans une dimension où les humains sont nommés vaches. Et traités comme tels. Avant de rejoindre l’équipe d’Angel. Avant Un trou dans le monde. Avant que le démon Illyria ne prenne possession de son enveloppe corporelle. Et ne prenne l’habitude d’adresser des mensonges à Wes. Des mensonges ?
Ancien ayant régné sur la Terre bien avant l’avènement des humains, du Loup, du Belier et du Cerf, après avoir sommeillé des millions d’années dans le trou du monde, Illyria a la ferme intention de reconquérir son royaume en levant une nouvelle fois sa grandiose armée. Mais l’armée en question n’est plus que cendres et poussière depuis longtemps. Et son majestueux palais n’est plus que ruines. L’immense statue qui le représentait jadis ne lui renvoie plus la gloire qui fut la sienne. Coincé dans un monde trop petit pour son ego, Illyria, débarrassé de son Qwa’ha Xahn par un Wesley qui n’écoute plus Angel, va devoir apprendre à ses côtés le travail d’équipe. Et à gérer sa nouvelle coquille. Comme son titre l’indique, Shells, mais aussi les derniers épisodes d’Angel, racontent une histoire de coquilles. De flammes et d’étincelles encore davantage. La plus poignante jamais racontée et mise en scène. Nothing less.

In loving memory of Fred…

Classé dans : Cinéma, poésie, science-fiction — Rom @ .

Nous avons vu tant de choses que vous, humains, ne pourriez pas croire, ni voir ; nous avons vu des cascades de cristal arroser des nuages, et vu ces nuages ravir le coeur de nos frères, nous avons vu de grands et terribles fauves pleurer la grâce de nos soeurs, et vu nos soeurs dompter leurs rêves de conquête ; car nos yeux sont plein de joies et de chimères, et que nos lits sont faits de mousse et d’étoiles, nos âmes sont argentines et nos palais infinis…

.

Avatar

Classé dans : Cinéma, science-fiction — Rom @ .

Espace, frontière de l’infini, vers laquelle voyage notre vaisseau spatial. Sa mission : exploiter de nouveaux mondes étranges, ruiner de nouvelles vies, d’autres civilisations, et au mépris du danger, avancer vers l’inconnu…

Avatar, avant d’adapter la légende de Pocahontas en mode science fiction (l’apprentissage de l’étranger, la romance inter-raciale, la volonté impérialiste et vorace des uns, la volonté et la capacité résistante de leurs victimes), raconte l’aventure d’un homme qui voit, entend, vole, communie avec le cosmos, fait l’amour, s’extasie, fait l’expérience du vert et innocent Paradis de Baudelaire, en dormant. Chacun de ses réveils se révélant forcément de plus en plus douloureux, l’homme en question, cloué sur un fauteuil roulant, étant aveugle (de par son appartenance au clan des guerriers aux crânes rasés mais aussi par nature). Jusqu’à cette mort et cette naissance finale, qui conduit à une image magnifique. Soit un regard immense et grandiose qui en évoque deux autres, celui d’Hera à la fin de Battlestar Galactica, celui de Motoko Kusanagi au début et à la fin de Ghost in the shell. Soit un regard-univers sur l’Univers. Un regard en osmose, qui lui rend hommage. Souligner qu’Avatar cite Mamoru Oshii et ses obsessions cybernético-robotiques (Ghost in the shell mais aussi Patlabor 2), Hayao Miyazaki (Mon voisin Totoro) ou Terrence Malick (Le nouveau monde) ne saurait faire affront à Cameron tant celui-ci prolonge leurs messages pour en faire une oeuvre littéralement universelle. Qui intéresse autant notre planète et ses habitants, actuels, futurs ou ex (Avatar venge tous les Indiens d’Amérique, spécialement ceux d’Amazonie) que les milliards de Pandora de l’Univers. Et d’où il ressort que la magie dudit Univers s’accomode mal de la civilisation.
Au coeur d’Avatar, comme pour Ghost in the shell, il est donc question de l’âme et de son véhicule. Mais aussi d’un grand collectif. Pour le film d’Oshii, un arbre électro-informatique nommé Net. Pour le film de Cameron, un collectif électro-chimique auquel chaque être vivant est connecté, un collectif représenté par un arbre au sein duquel les âmes sont reversées à la mort de leur véhicule. Un collectif qui s’enrichit ainsi, qui renvoie au concept naturaliste (voire panthéiste) du divin, plus poétique (voire plus sensé) que le concept monothéiste nourri par des religions égocentriques. Des religions dont l’homme s’est entouré et qui l’ont en grande partie défini, et qui, à travers leurs us et coutumes souvent arriérés (voire débiles), se sont préoccupés essentiellement de trafic d’influence (sociale et politique), et si peu pour l’univers qui entoure l’être humain.
Souligner aussi qu’avec Avatar, James Cameron dresse la nouvelle limite au pouvoir d’immersion du cinéma. Pour tout ce qui a été dit précédemment, mais aussi grâce au pouvoir extraordinaire en trompe l’oeil de la 3D, procédé qui, pour ce cinéaste révolutionnaire et sincère, n’est en aucun cas un gadget pour gogos. Car le spectateur, en vivant les aventures de Jake Sully et Neytiri, aura rarement autant vu. Et eu autant vertige.

.

Classé dans : poésie — Rom @ .

La voie lactée

Aux étoiles j’ai dit un soir :
« Vous ne paraissez pas heureuses » ;
Vos lueurs, dans l’infini noir,
Ont des tendresses douloureuses ;

Et je crois voir au firmament
Un deuil blanc mené par des vierges
Qui portent d’innombrables cierges
Et se suivent languissamment.

Êtes-vous toujours en prière ?
Êtes-vous des astres blessés ?
Car ce sont des pleurs de lumière,
Non des rayons, que vous versez.

Vous, les étoiles, les aïeules
Des créatures et des dieux,
Vous avez des pleurs dans les yeux… »
Elles m’ont dit : « Nous sommes seules…

Chacune de nous est très loin
Des soeurs dont tu la crois voisine ;
Sa clarté caressante et fine
Dans sa patrie est sans témoin ;

Et l’intime ardeur de ses flammes
Expire aux cieux indifférents. »
Je leur ait dit : « Je vous comprends !
Car vous ressemblez à des âmes :

Ainsi que vous, chacune luit
Loin des soeurs qui semblent près d’elle.
Et la solitaire immortelle
Brûle en silence dans la nuit. »

Sully Prudhomme, Les solitudes.

.

Classé dans : Séries, science-fiction — Rom @ .

Espace, frontière de l’infini, vers laquelle voyage notre vaisseau spatial. Sa mission : explorer de nouveaux mondes étranges, découvrir de nouvelles vies, d’autres civilisations,
et au mépris du danger, avancer vers l’inconnu…

.

Les quantiques de John Carpenter

Classé dans : Cinéma — Mots-clefs : — Rom @ .

princeofdarkness1

Chaque espèce ressent l’approche de son extinction. Dixit John Carpenter dans L’antre de la folie. Certains de leurs membres plus que d’autres, pourrait-on ajouter tant Carpenter, tout au long de sa carrière, et spécialement dans Prince des ténèbres, s’est attelé à filmer cette approche avec un sens aquatique de la mise en scène en parfaite adéquation avec sa vision adulte et quantique du monde. Une vision, des sons, qui rendent compte de la porosité, des failles et de la complexité de notre univers. Carpenter croit à la mécanique quantique. Il ne croit pas et n’aime pas le monde aujourd’hui perçu, aujourd’hui voulu, il rejette le rationnel naïf, et ne se satisfait pas du religieux qui l’est encore davantage. Qui dit approche dit préliminaires. Et qui dit préliminaires chez Carpenter dit menaces. D’où un sens du cadre dédié à mettre en exergue ces menaces. Carpenter, on le sait, préfère filmer les préliminaires au chaos ou l’après que le chaos lui-même. C’est pourquoi il s’attache à filmer des rues et des paysages déserts, à composer des musiques obsédantes annonciatrices d’apocalypses, à raconter des possessions et des expulsions, des sièges et des retraites, à filmer sans les dévoiler des créatures échappées de dimensions parallèles (bien souvent des fantômes ou des démons du passé), en réalité rappelés ou invoqués par une société répressive et oppressive (Michael Myers, le tueur d’Halloween en goguette, né du puritanisme hypocrite anglo-saxon, est requis pour réprimer le sexe chez les jeunes, les extraterrestres d’Invasion Los Angeles sont requis pour prêter main forte aux républicains dans leur volonté d’uniformiser, autrement dit d’empecher toute pensée libre), en somme à gratter le vernis, l’apparence (le Dr Loomis qui figure le cinéaste s’échine en vain à prévenir les autres du danger encouru), la perception religieuse et primitive de l’univers (le professeur Birack qui parle au nom de Carpenter dénonce les mensonges de l’Eglise, l’ « homme » des étoiles est envoyé pour contredire le religieux et donner du baume au coeur des hommes sans les réprimer, sans les oppresser, sans les limiter).

Articles plus anciens »

Publié sur WordPress.